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Lettres Russes

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Partie française (sans les illustrations de C. Zeytounian-Beloüs) des numéros épuisés de la revue 

 

SOMMAIRE du numéro 02 (octobre 1987)

 

 

Présentation d'Irène Sokologorsky.

Anatoli KIM. - L'écureuil / présentation et trad. de Christine Zeytounian-Beloüs.

===> Paru aux éditions J. Chambon en 1990.

Daniil GRANINE. - L'aurochs / présentation et trad. de Catherine Brémeau.

Anatoli PRISTAVKINE. - Un nuage avait passé la nuit / présentation et trad. de Claude Frioux.

===> Paru aux éditions R. Laffont en 1989 dans une traduction d'Antoinette Roubichou-Stretz.

Tatiana TOLSTOÏ. - La nuit / présentation et trad. de Lucile Castier.

Boris VASSILIEV. - Pépés paumés / présentation et trad.de Denise Yoccoz. Il était une fois Klavotchka / présentation et trad. de Catherine Brémeau.

Juozas BALTUSIS. - La saga de Juzas / présentation et trad. du russe et du lituanien de Denise Yoccoz.

===> Paru aux éditions Alinéa en 1990 et Presses Pocket en 1993.

 

Poèmes de Alexandre VVEDENSKI, Kirill KOVALDJI et Iulia NEMIROVSKAÏA / présentation et trad. de Christine Zeytounian-Beloüs. 

 

@@@

La présente livraison voudrait faire percevoir la diversité du processus littéraire actuellement en cours en URSS.

L'Ecureuil de A. Kim illustre la nouveauté de conception et d'écriture qu'avait promue dès le début des années quatre-vingt la génération dite "de quarante ans" en donnant une certaine autonomie à la recherche psychologique, esthétique, morale et imaginaire.

L'Aurochs de Granine, Un nuage doré avait passé la nuit... de Pristavkine et Les habits blancs de Doundintsev constituent avec Les rêves de la louve d'AItmatov (1) et Triste polar d'Astafiev (2), la série d'œuvres chocs qui, dans le sillage de L'incendie de Raspoutine, ont, par la violence directe de leurs révélations, servi à la fois de coup d'envoi et de test à la Perestroïka.

Tatiana Tolstoï par son intimisme acide et visionnaire, B. Vassiliev par un sens impitoyable du quotidien, Baltusis par son poétisme nostalgique, témoignent de la variété d'inspiration et de style qu'a pu aussitôt permettre le desserrement des contraintes.

Dans le domaine poétique Vvedenski est un exemple des redécouvertes de l'héritage mutilé et négligé des années trente. Kovaldji et Nemirovskaia sont des figures marquantes du profond renouvellement de la forme poétique qui s'opère dans la mouvance de la revue Junost.

 

(1) Paru en juin 1987 chez Messidor

(2) A paraitre prochainement chez Albin-Michel.

Anatoli Kim

L’Écureuil

 

Titre original : /Belka/

Editions Moskovskij Pisatel, Moscou 1984.

268 pages.

Traduction proposée par Christine Zeytounian-Beloiis.

 

Anatoli Kim est un écrivain d'origine coréenne qui fait partie de la génération dite des "quarante ans", dont la caractéristique principale est une approche purement "humaniste" de la réalité, dégagée de toute Considération idéologique. Le roman que nous présentons ici est une œuvre fantastique, ou plutôt métaphysique. C'est un livre à multiples facettes, un conte-gigogne où s'entremêlent plusieurs histoires, où le grotesque débouche sur le merveilleux, où des scènes d'horreur succèdent aux passages les plus poétiques. Il s'agit d'une œuvre tellement foisonnante qu'il est difficile de la résumer. On peut y retrouver des réminiscences de Boulgakov et de Garcia Marquez. des légendes bouddhiques et du Nouveau roman, mais l'ensemble est profondément original. L'action se situe de nos jours dans un monde où les humains véritables cohabitent sans s'en douter avec, des animaux devenus hommes. Or, si certains de ces personnages hybrides sont bienveillants, d'autres, au contraire, sont à l'origine d'un complot destiné à anéantir les meilleurs représentants de l'humanité.

Les personnages principaux sont quatre peintres. Étudiants brillants d'une Ecole des Beaux-Arts, leur talent leur a valu le redoutable privilège d'être inscrits sur une liste noire par les pseudo-humains. `À aucun d'eux il ne sera donné de se réaliser en tant qu'artiste. L'un épousera une milliardaire australienne, perdra la capacité de créer et mourra à Téhéran, fauché par une balle perdue. Le second, revenu dans son village natal pour prendre soin de sa mère devenue folle, abandonnera la peinture au profit de discussions sans fin avec "Buba", un avorton monstrueux incrusté dans son flanc, pâle substitut de l'œuvre d'art qu'il aurait pu créer. Le troisième, narrateur du livre, homme-écureuil d'un naturel doux et sociable, doué d'étonnantes capacités de métamorphose, capable de tout sentir et d'être partout à la fois, deviendra directeur artistique d'un atelier d'affiches et ne peindra plus. Seul, le quatrième personnage, Nicha Akoutine, assassiné par un homme-cochon, réalisera son destin en ressuscitant d'entre les morts pour peindre éternellement des tableaux invisibles dans le temps et l'espace abolis. Le livre est peuplé d'une infinité de créatures étranges : l'homme à une dimension, le peintre cosmique qui peint sous l'oeil de Dieu, les hommes-rats antropophages peuplant une île mystérieuse, la femme-pygmée "pas plus grande qu'un stylo", le dauphin évadé du zoo de Moscou et qui se transforme peu à peu en homme, avant de redevenir dauphin... Et au-dessus de ce monde confus, où le temps se désagrège et part peu à peu en lambeaux, plane la conscience du monde, un "NOUS" immense et panthéiste, porteur d'un espoir qui transcende les douleurs et les échecs humains. Pourtant, cette "noosphère" de l'humanité pensante (Anatoli Kim est un admirateur de Teilhard de Chardin) n'empêchera pas l'autodestruction du narrateur qui, mû par un trop ardent désir de devenir pleinement humain, tuera un écureuil. Au lieu d'être délivré de son animalité, il se réincarnera de nouveau en écureuil après sa mort.

 

Cet extrait se situe au début du roman.

 

Petit animal à la queue en panache, échoué par hasard sur les trottoirs bétonnés d'une des plus grandes villes du monde, j'ai connu bien des aventures étranges, horribles ou merveilleuses, et le récit circonstancié de ma vie pourrait s'avérer tout à fait intéressant et même instructif. Ce n'est -nullement l'orgueil mesquin de voir mon existence étalée sur la place publique qui me pousse à m'exprimer. Je devrais certes me taire à jamais et me soumettre, mais j'en suis incapable. Car il existe dans la nature un sentiment qui ne meurt pas, celui d'un devoir à remplir.

De mon vivant, je vous ai aimée, mais je n'ai jamais rien fait ou presque pour mon amour, alors que j'aurais dù accomplir l'impossible. Maintenant, je n'existe.plus. J'ai libéré l'espace que j'occupais sur cette terre. Et que reste-t-il ? La pluie tombe sur la ville, la lumière d'un réverbère jette son rayon oblique comme un nimbe d'or sur un mur mouillé, à gros crépi. Brusquement, l'ombre noire d'une petite bête s'y projette : c'est moi qui parcours les rues détrempées, en proie à un éternel désir. Le mur que je longe prends fin, et au coin d'un immeuble je me heurte à un homme qui, effrayé, fait un bond de côté en retenant d'une main ses lunettes. Quelque chose en lui m'arrête et m'empêche de poursuivre ma route. Je le regarde plus attentivement, et je demeure figé, en proie au plus grand étonnement. C'est mon double qui est là devant moi, mais ses vêtements ne sont pas ceux que je porte habituellement, et ses lunettes aussi sont d'un autre modèle.

"Que se passe-t-il ? dis-je en marmonnant sous mon nez, suis-je donc devenu fou au point d'avoir des hallucinations ?.."

- Pas du tout, me répond mon double (qui parle effectivement avec ma voix !) Bien qu'en principe, les lois physiques que tu connais devraient t'empêcher de me voir. Je suis celui que tu deviendras dans de nombreuses années.

- Mais, toi alors ? Comment peux-tu... Comment pouvez-vous me voir ?

- Le passé est toujours plus accessible que le futur. Il sourit.

- Quand même, je n'arrive pas à croire qu'un tel dédoublement soit possible. Et puis, quel sens aurait notre rencontre ?..

- Ce n'est pas un dédoublement. Je suis quelque chose comme ton reflet sans dimension dans le miroir du temps. Quant au sens de cette rencontre, c'est Que je suis ton angoisse à venir, née de celle qui te ronge actuellement. En ce moment, tu te rends à la soirée qu'on donne à l'Ecole, n'est-ce pas "3

- Oui.

- Et tu y vas pour danser et t'amuser ?

- Certainement.

- Eh bien, tu ne réussiras pas à t'y distraire. Une goutte de poison est blottie au fond de ton âme, qui va empoisonner toute ta vie future.

- Et quel est donc ce poison ?

- La peur animale. C'est là ce que tu ressens. Tu ne trouveras , jamais la force de devenir pleinement humain.

- Mais je n'aime pas du tout cet avenir,. lui dis-je én essayant de dissimuler mon dépit. J'aurais nettement préféré ne pas le connaître.

- Regarde-le quand même, car il est devant toi.

Soudain, il disparut. Non, ce n'est pas celui qui était apparu brusquement devant le jeune étudiant qui s'évanouit dans l'obscurité, mais l'étudiant lui-même qui cessa d'être là. Et moi, je demeurai seul près du mur, sur le trottoir inondé de pluie.

Dans le passage suivant, Mitla Akoutine, récemment ressuscité. vient voir son amie Liliana. Il ne peut plus s'exprimer que par écrit.

- Tu ne peux donc pas parler ? demanda Liliana en posant la poêle à frire sur la table, le regard fixé sur son visage amaigri et profondément changé.

"Je ne peux pas j'ai la gorge coupée. Les étudiants m'ont tout enlevé pendant un cours d'anatomie."

- Mange d'abord, nous parlerons après...

"Je ne peux manger que du pain et boire seulement de l'eau", griffonna rapidement Mitia sur le bas de la feuille. Levant la tête, il regarda tendrement Liliana, ? Il écrivit encore : "En fait je peux me passer de manger".

- Mais comment ça ?

"Si je mange ça salit le bandage. Je préfère ne pas manger du tout.

Sauf du pain pour le plaisir".

- 0h, mon pauvre, pauvre Mitia ! Liliana commençait seulement à réaliser quelles horribles souffrances avait dû subir son bien-aimé et quelles terribles épreuves il avait dû traverser pour ressusciter d'entre les morts.

- Mais comment as-tu pu... Je ne comprends pas, mon-chéri, mais tu vas tout me raconter...

Et Mitla se remit à écrire, tandis que Liliane, debout à côté de lui, lisait au fur et à mesure :

"Je ne suis pas mort je ne pouvais pas mourir c'est impossible de mourir pour un peintre qui doit accomplir quelque chose et qui sait ce qu'il doit accomplir mais qui n'en a pas encore eu le temps. J'entendais tout et je comprenais ce qui se passait mais je ne pouvais pas bouger même un doigt et je ne respirais pratiquement plus. On m'a disséqué sur la table d'anatomie tu m'as accompagné jusqu'au cimetière puis on m'a mis en terre et j'entendais la terre qui tombait sur mon cercueil. J'étais couché dedans mais je savais que ce n'était pas fini et que ma mort était encore impossible. Et bientôt les fossoyeurs m'ont déterré. J'ai frappé contre, le couvercle et ils ont eu peur et ils se sont enfuis. J'ai ouvert moi-même le couvercle qui ne tenait que par deux clous, les autres avaient été enfoncés de travers. Et quand le vent frais m'a soufflé au visage j'ai pris une aspiration et j'ai recommencé à respirer. C'était le soir il faisait déjà sombre j'ai refermé le cercueil et j'ai remis les clous en frappant dessus avec une pierre et je suis parti sinon ça aurait sans doute provoqué un scandale".

- Mais comment se fait-il que les fossoyeurs t'aient déterré ?

"Ils avaient perdu leur bouteille. En m'enterrant l'un d'eux avait laissé tomber la bouteille de vodka dans la fosse, elle était tombée de sa poche sans qu'il s'en aperçoive. Après le travail ils ont voulu boire et il n'y avait plus de bouteille. Alors le type s'est souvenu qu'il y avait eu un bruit et il s'est rendu compte qu'il avait dû enterrer la bouteille avec moi. Alors ils ont rouvert la fosse et il est descendu dedans et il s'est mis à crier la voilà cette petite chérie elle n'est pas cassée ce bijou je t'avais bien dit Tolia que c'est dans cette tombe-là que je l'avais laissée tomber et toi qui ne voulais pas me croire. J'avais entendu le bruit mais j'avais cru que c'était une pierre".

"Tu as dû avoir tellement peur... Mon pauvre Mitia

"Non je n'avais pas peur et je n'avais pas mal non plus c'est comme si je dormais et tout ce qu'on me faisait c'était comme un rêve. J'ai tellement dormi que depuis je n'ai plus jamais sommeil".

... Il passa sa première nuit dans le petit bois qui bordait le cimetière, assis au pied d'un grand pin sur un matelas d'aiguilles. Au travers des branches basses, on voyait les feux d'une tour qui brillaient dans le lointain, émergeant d'un bois plus grand, au delà d'un immense champ étalé entre ces deux masses nocturnes. Le huhulement aigu d'une chouette vrillait le souffle humide des arbres comme une flèche d'outre-monde, et l'instant où ce cri d'oiseau enfonça pour la première fois sa pointe dans le corps tendre du silence lui parut terrible ; mais la douceur incommensurable de la nuit fut la plus forte, et on entendit comme un soupir monter de la colline sur laquelle s'étendait l'autre forêt. Les feux de la tour adressaient leur salut à Mitia ressuscité, comme des enfants qui l'auraient aperçu de loin et se seraient élançés vers lui à tire d'aile avec des cris de joie, encore inaudibles étant donnée la distance ; et jusqu'au matin, à chaque fois qu'il les regardait, il vit ces lumières folâtres voler dans sa direction, pour se disperser dès qu'il les quittait des yeux. Mais à l'aube, lorsque le rideau bleu cendré du ciel émergea-doucement au-dessus des deux forêts, ces feux perdirent brusquement leur insouciance enfantine au profit d'une pâleur fatiguée, et leurs grands yeux semblaient refléter quelque tristesse mystérieuse éprouvée durant cette nuit d'insomnie.

Il allait demander l'aumône, vivre de mendicité. Il n'aurait certainement plus besoin de beaucoup de nourriture après ce qui s'était produit. Mitia se sentait totalement débarrassé de l'angoisse et de ce cuisant désir de ne plus vivre qui avaient obscurci les jours précédant sa mort. C'était là l'aspect le plus important de sa nouvelle

situation. Évidemment, les raisons qui l'avaient plongé dans cet état de désespoir n'avaient pas disparu, et les bêtes habilement déguisées en hommes continuaient comme par le passé à souiller la planète, et la terre était submergée de haine et de méchanceté, tandis que les porcs y prospéraient. Mais depuis sa résurrection, Mitia regardait tout cela  

avec un œil neuf. Son âme était désormais à l'abri, comme si on l'avait portée à une température critique qui, de cristalline et sensible au moindre choc qu'elle était, l'avait fait devenir à demi-aérienne, invulnérable à toute atteinte extérieure. Il avait traversé la mort de part en part et avait émergé du tombeau avec un entêtement peu commun, afin d'achever dans une nouvelle existence ce qu'il ne pouvait pas laisser inachevé. Et son cœur éprouvait une paix aussi profonde et imperturbable que le ciel de ce nouveau matin.

Danil Granine

L’aurochs

 

Titre original : /Zubr/

Novij Mir 1987, N°1 et 2.

158 pages (de 60 lignes)

 

Traduction proposée par Catherine Brémeau.

 

Daniil Granine n'est pas un nouveau venu dans le paysage littéraire soviétique. Né en 1919, il travaille après la guerre comme ingénieur énergéticien et commence à publier des ouvrages en 1949, dans lesquels le problème de la création scientifique, l'opposition entre savants véritables et carriéristes sont les thèmes principaux. A été secrétaire de l'Union des Ecrivains de Léningrad. Plusieurs de ses romans, Les chercheurs,(1954), Au devant de l'orage,(1962), Le tableau,(1982), ont été traduits en France.

L'Aurochs évoque la malfaisance du stalinisme dans le domaine de la science et de la vie intellectuelli.-Son argument est une histoire vraie.

Il s'agit du savant Timofeev-Ressovski dont la carrière s'est déroulée avant, pendant et après la seconde guerre mondiale, et, circonstance aggravante, pour une grande partie en Allemagne. L'auteur nous retrace le fil des événements : à une époque où les relations germano-soviétiques étaient excellentes (1925), Timofeev-Ressovski (appelé Zoubr dans le récit, autrement dit l'Aurochs) a été envoyé en Allemagne près de Berlin, Pour diriger un laboratoire de biologie. Avant que n'éclate la guerre, il a choisi de ne pas rentrer en URSS afin de poursuivre ses travaux. Là D. Granine, dans des pages particulièrement intéressantes, réussit à nous expliquer de manière convaincante, même je pense, pour un lecteur soviétique a priori réticent, la conduite de son personnage et nous assure de son honnêteté et de son dévouement à la cause russe. Le fils du savant a, du reste/ payé de sa vie son attachement à sa patrie. Quand Granine a-t-il commencé à écrire son roman ? Il est clair qu'il y a quelques années, il n'aurait pas pu prendre la défense d'un personnage à la biographie si contraire aux exigences nationales étroitement comprises.

Ramené en URSS en 1945, Timofeev-Ressovski fut immédiatement arrêté et interné dans un camp, puis, après un séjour à l'hôpital, il continua à travailler dans un laboratoire de l'Oural, un de ces établissements que Soljénitsyne a décrits dans Le Premier Cercle. II ne revint à Moscou qu'en 1956 où il poursuivit ses travaux avec d'autres savants, sans jamais cesser d'être en butte aux soupçons et aux tracas de toutes sortes. Mis à la retraite en 1969, il ne fut jamais officiellement réhabilité.

- Parmi tous les thèmes que la vie du savant permet à Granine d'évoquer, plusieurs méritent de retenir notre attention, et d'abord les discussions autour de la biologie et de la génétique à l'époque où Lyssenko régnait en maître. (D'autres écrivains, Doudintsev notamment dans Les Habits blancs, prouvent l'intérêt actuel pour cette période de l'histoire soviétique).

"L'Aurochs".trouva donc en Allemagne des conditions plus favorables à l'épanouissement de ses recherches que celles qui existaient en URSS, et le parallèle que Granine établit entre l'Allemagne de Hitler et l'URSS de Staline - qui déborde le cadre purement scientifique, est un autre point fort de cette biographie. L'auteur nous donne à comprendre que revenir à Moscou en 1937, pour "l'aurochs" aurait signifié sa perte.

La période post-stalinienne est également décrite, avec les espoirs qu'elle a suscités et le développement rapide des sciences. Granine se limite cependant à cet aspect des choses, centrant son récit sur son héros. Il a fait partager au lecteur dès les premières pages la sympathie qu'il éprouvait pour lui, et ce sentiment se transforme à la fin en une grande admiration, non seulement pour l'individu 'Si chaleureux et exceptionnellement doué, mais aussi pour le témoin de l'Histoire, qui y a joué son rôle sans jamais se départir de sa dignité d'homme. C'est une très belle biographie qui nous est donnée là, et elle a rencontré auprès du public soviétique un écho immédiat.

 

Extrait de L'AUROCHS 

 

En ce jour glacé de 1956, un bon nombre de gens étaient venus l'attendre sur le quai de la gare de Kazan, des gens dont il connaissait la plupart dans la mesure où c’étaient de véritables Moscovites liés à lui, soit par les années d'études et les postes à l'université, soit par les lieux de résidence ou des amis communs. Il n'y avait pas que des biologistes mais aussi des physiciens, des philologues ou des marins, surtout des amis de sa génération, qui étaient venus là en amenant femme et enfants, pour leur montrer ce personnage dont ils avaient tellement entendu parler. Tous sentaient que l'instant était solennel, sinon historique.

Après presque trente ans d'absence, "l'aurochs" avait pour la première fois l'autorisation de revenir à Moscou qu'il avait quitté en 1925. Il était alors parti par la gare de Biélorussie en direction de l'Allemagne, il arrivait aujourd'hui de l'Oural, de l'autre bout de la terre, par la gare de Kazan.

1956 : cela avait été une année particulière, un peu folle, faite de révélations, d'espoirs et de discussions, pendant laquelle on avait assisté à la naissance d'une conscience sociale et où on avait commencé à se libérer d'anciennes peurs ; peurs enracinées tellement profond qu'il fallait faire preuve d'un certain courage civique pour venir attendre "l'aurochs" à la gare. Tous étaient excités et émus, et ne parvenaient pas à s'imaginer l'homme qu'ils allaient voir apparaître : le reconnaitraient-ils, comment était-il maintenant ? Il y avait eu beaucoup de retours cette année-là, mais celui-ci était particulier. "L'aurochs", lui, ne revenait pas, mais leur rendait visite, on aurait dit qu'il descendait de ses montagnes de l'Oural pour venir jusqu'à eux.

Des passagers encore engourdis de chaleur, tout heureux, sautaient du train et s'affairaient au milieu de leurs valises et de leurs paquets quand enfin "l'aurochs" apparut avec son épouse. Il portait une pelisse de coupe princière, avec un col châle de castor ; elle, (il l'appelait Lelka), une grande et belle femme brune qui le dépassait déjà d'une tête, Moscovite depuis des générations, portait en plus une toque de fourrure toute en hauteur. On les reconnut aussitôt. Les enfants et les personnes qui ne les avaient jamais vus les repérèrent infailliblement à la totale liberté de leurs manières, à la complète-absence d'entraves de leurs mouvements, ce qui paraît si naturel et élégant mais qui est si difficile à obtenir. Alors, en 1956, cela se remarquait particulièrement, car. Les gens avaient une attitude renfermée et repliée sur eux-mêmes, surtout dans les endroits publics. Chaque époque a ses gestes, sa démarche ou sa façon de s'incliner, de prendre le bras, de boire le thé ou de faire un discours. Les attitudes n'étaient pas les mêmes dans les années 50 que dans les années 20 ou 30, et tous étaient impressionnés de voir par exemple "l'aurochs" baiser la main de femmes qui étaient venues l'accueillir. Cela ne se faisait pas alors. Chacun rentrait dans sa coquille en entendant sa voix forte et ses phrases imprudentes. Il y avait dans leur comportement à eux quelque chose qui n'était ni d'ici ni de maintenant, mais qu'en même temps on reconnaissait confusément, comme si on s'était trouvé devant des ancêtres que des récits transmis de génération en génération nous auraient rendus familiers. Quelque chose de démodé, de dépassé, mais aussi un je ne sais quoi que nous aurions perdu. La plupart des gens qui étaient là avaient fait leurs études soit au lycée avec Lelka, soit avec "l'aurochs" dans le secondaire ou le supérieur, et ils retrouvaient en Lelka et Kolioucha (c'est ainsi que ses camarades d'alors l'appelaient), un passé commun qui remontait à leur jeunesse et qu'eux seuls avaient gardé.

Ces jours et ces semaines de bombance avaient été suivis de discours et d'exposés, de tables rondes et de bienheureuses discussions qui n'en finissaient plus, de récits et de toutes sortes de questions. Que ce soit Kapitsa, Liapounov, Landau, Tamm, Doudinine ou Saoukatchev, des académiciens ou des étudiants, des amis d'amis ou des pareni, tous débordaient de curiosité et, après une première visite, ne pensaient plus qu'à revenir. Le nombre de ses admirateurs allait croissant, attirés qu'ils étaient par ... par quoi donc? On ne l'avait pas compris tout de suite, loin de là.

En attendant... Liapounov, (il avait une barbe très noire), qui était issu d'une famille de grands mathématiciens, remarquable mathématicien lui-même, s'enflammait pour la création d'Akademgorodok près de Novossibirsk. Il devait y avoir là une école pour les enfants particulièrement doués que l'on rechercherait à travers toute la Sibérie et dont on ferait de futurs mathématiciens. Sous l'égide des maths, la science des sciences, on créerait et développerait d'autres sciences. Liapounov faisait également appel aux humanistes, en leur promettant une petite place sous l'aile protectrice des sciences exactes, car pour leur épanouissement général, un certain vernis littéraire ne pouvait qu'être utile aux mathématiciens qui se proposaient de prendre la musique et l'art sous leur houlette. On assistait ainsi à l'émergence d'une rivalité avec les physiciens, qui étaient considérés comme les plus importants et qui, après la bombe atomique, avaient fait naître des espoirs en même temps qu'ils forçaient le respect. Peut-être seraient-ils capables de produire de l'énergie en abondance, et, par le moyen d'une électricité quasiment gratuite, de transformer les envions et de rendre la vie et le travail plus faciles, bref de résoudre tous les problèmes. On attendait que les physiciens fassent des découvertes toujours nouvelles, étourdissantes, et voilà aussi que la cybernétique s'était mise de la partie : tous se plongeaient dans la lecture de Wiener, les tableaux fantastiques du futur, tels que le cerveau artificiel, les robots et les appareils qui apprenaient tout seuls, étaient, semblait-il, devenus tout proches... On construisait à Doudna une ville des physiciens, une centrale atomique à Obninsk, et des instituts à Akademgorodok. On parlait de concours inouïs pour accéder aux facultés de physique, tandis que les films avaient des physiciens pour héros et que sur les scènes de théâtre on entendait les mots "Einstein, proton, quantas, réaction en chaîne".... Les physiciens étaient les héros du jour. Des gars en chemises à carreaux, échevelés et dépenaillés qui émaillaient très négligemment leurs propos de mots barbares et qui n'en étaient pas moins gratifiés de prix, de récompenses et de salaires élevés, émettaient des jugements catégoriques et méprisants sur tout. Devant eux les littéraires pâlissaient, honteux de leur ignorance. La philologie et l'histoire, la linguistique et l'histoire de l'art, de même que la philosophie, paraissaient des sciences dépassées et secondaires. L'avenir appartenait aux expérimentateurs et aux théoriciens. Eux, les mystérieux initiés qui étaient en relation avec d'obscures "boîtes” (1), nous promettaient un changement des moeurs et pourraient protéger les artistes dont le soleil déclinait. Que ce soit l'organisation sociale, l'économie ou le droit, tout serait soumis aux lois scientifiques les mieux adaptées...

Les journalistes et les conférenciers reprenaient en toute confiance leurs abruptes prophéties.

La discussion sur les littéraires et les scientifiques embrasait toutes les villes et instances du pays. Qui pour s'amuser ou provoquer et qui le plus sérieusement du monde, en prenant cela très à cœur, on démontrait que l'art n'avait plus sa place que pour le divertissement et que s'il ne transmettait pas d'informations, il n'était qu'une vaine perte de temps. Les littéraires, troublés, cédaient le pas baissaient la tête devant cette force nouvelle.

Autour de la table des Réformatski, des Liapounov et de tous leurs amis, les discussions étaient toujours les mêmes : où, dans quel centre scientifique aller s'installer, où construire la science et quels nouveaux principes et règles de vie y instaurer... C'était une époque fantastique !

La biologie, on promettait elle aussi de la réformer, restructurer, re- re... De jeunes mathématiciens, physiciens et chimistes prenaient les éternels problèmes de la biologie à bras-le-corps pour leur trouver des solutions. Si l'on introduisait l'électronique dans l'étude des insectes et autres bestioles, elle pourrait tout mesurer et répertorier. Les appareils ouvraient les portes aux mathématiciens. Au bout du compte, votre biologie et votre biochimie, ce ne sont que maths et physique, des formes différentes du mouvement de la matière ! Laissez-nous établir les connexions et découvrir l'essence même de la vie, et alors nous dirigerons les processus au sein des organismes et de la nature, à tous les niveaux. Vous n'allez pas, des centaines d'années durant, vous pencher sur vos microscopes pour compter.le nombre de pattes qu'ont ces petites bêtes, ça suffit!

Ils prenaient "l'aurochs" pour un allié, mais lui se contentait de rire. Le martèlement des tambours de la physique ne l'impressionnait pas.

- Dans tout appareil, tout dispositif, je recherche d'abord le bouton "stop" !

C'était étrange de l'entendre dire cela, on ne pouvait pas non plus ne pas y accorder d'importance : qui mieux que lui pouvait juger de la biophysique, lui qui en était un des créateurs, un des fondateurs ?

Que Nils Bohs Heisengerg, Schrbdinger,-leurs idoles, aient été des collègues qu'il avait côtoyés et avec qui il avait travaillé, coupait bras et jambes aux physiciens. Kapitsa en personne l'avait invité à faire un exposé lors d'une prochaine réunion de nos meilleurs physiciens, le fameux "kapitchnik". S'y produire était considéré comme tenter le saut de la mort. C'est que les gens d'ici avaient été éduqués dans l'odeur du sang, ils pouvaient comme des bêtes fauves vous dépecer et vous avaler en ne recrachant que vos insignes honorifiques, quels qu'ils soient. Ils comprenaient vite, ils pigeaient de quoi il retournait en quelques minutes.

Rien de tout cela ne lui avait fait peur. D'où sortait cet audacieux ?

Voilà une question à laquelle il répondait volontiers, racontant des tas d'histoires sur ses ancêtres. Il y en avait des plaisantes et des tragiques, des scabreuses et des émouvantes.

Ah, sa façon de raconter, de cligner de l'œil, de rire aux éclats, des tempêter ! L'enregistrement au magnétophone n'est qu'une esquisse, et ce qui est retransmis par écrit n'est que la copie d'une copie, l'ombre du récit.

"L'aurochs" se distinguait de nombreux éminents conteurs en ceci que chacune de ses anecdotes n'était pas seulement une belle histoire, elle avait une signification plus profonde, elle expliquait quelque chose en lui. Mais cela nous ne l'avons découvert que plus tard.

 

(1) Boîtes postales anonymes utilisées par la police.

Anatoli Pristavkine

Un nuage avait passé la nuit

 

Titre original : /Nocevala tucka zolotaja/

Znamja 1987 NP- 3 et 4

200 'pages environ

 

Traduction proposée par Claude Frioux.

 

L'auteur. Né en 1931 à Lioubertsy près de Moscou. Orphelin, il est élevé dans une maison d'enfants. Il passe par l'Institut de littérature Gorki et débute en 1954 en publiant des vers puis se tourne rapidement vers la prose. Son thème de prédilection est la Sibérie, sa nature sauvage et grandiose, ses grands chantiers, les brassages aventureux de population et de destins qui s'y opèrent. Tel apparait le sujet de La Colombe / Coloumba, 1967) et La Petite ville / Gorodok) publiée en 1983 dans la revue Novyi Mir.

Un nuage doré avait passé la nuit... a été terminé en 1981. L'ouvrage a donc attendu six ans sa parution.

Le titre. C'est le premier vers d'un bref poème extrêmement célèbre de Lermontov, Le rocher / Outios, 1841, inspiré par le Caucase qui est le lieu de l'action du roman. Le texte complet est le suivant :

     Un nuage doré avait passé la nuit

     Sur la poitrine d'un rocher géant

     Au matin il a repris sa course très tôt

     Jouant gaiement à travers l'azur.

     Mais une trace humide est demeurée sur la ride

     Du vieux rocher. Il reste là

     Solitaire, profondément pensif

     Et pleure doucement dans le désert.

Pristavkine commente l'emprunt en ces termes : (Les deux enfants qui sont les héros du livre ont été frappés par la mort atroce de l'un d'eux) : "Le nuage, peut-être est-ce le train qui a emporté Sachka. Ou plutôt non. Le rocher maintenant c'est Kolka : il pleure parce qu'il est devenu de pierre, vieux, vieux comme tout ce Caucase. Tandis que Sachka s'est transformé en nuage. Who is who? Nous sommes tous des nuages... Une trace humide ... Et puis plus rien."

Les sources. L'enfance évoquée, celle d'enfants orphelins envoyés "repeupler" le Caucase à la fin de la guerre est de nature très directement autobiographique, ce qui explique le passage à la première personne fréquent à la fin de l'ouvrage. Les évènements dramatiques qui servent de fond à ce livre sont historiques. Il s'agit des

Déportations de masse appliquées par Staline à des populations accusées collectivement de collaboration avec les nazis. En particulier les Tchétchènes Ingouzes dont-la république autonome, située au nord du Daghestan a été supprimée et qui ont fait l'objet d'une véritable rafle vers la Sibérie, mais dont une partie a pris le maquis et a harcelé d'attentats les colons implantés sur les terres dont ils ont été chassés. Cette page particulièrement sombre de l'arbitraire stalinien a, comme on le sait, touché aussi les Tatars de Crimée. La récupération d'identité, le retour au pays et le droit d'être jugé régulièrement pour ces peuples ont fait partie du contentieux du mouvement libéral. D'où vient que le livre de Pristavkine compte parmi la dizaine d'ouvrages (avec ceux de Rybakov, Granine, Doudintsev) dont la parution, longtemps différée, atteste d'une volonté nouvelle de lever les dernières voiles.

Les protagonistes du récit sont deux jeunes orphelins emmenés à l'automne 1944 de Moscou dans le Caucase avec toute une colonie destinée à être implantée sur le territoire dont les Tchétchènes ont été chassés. 

Les figures des deux petits héros sont traitées avec un remarquable mélange d'humour et de tendresse, de pittoresque et de tragique. La toile de fond est le monde des enfants demeurés sans famille (bezprizorniki) du fait de la guerre et dont la condition n'est pas sans rappeler celle de la NEP évoquée par Makarenko et le film célèbre de N. Ekk Le chemin de la vie. Les composantes sont les mêmes, immense détresse matérielle, débrouillardise semi-délictueuse, atmosphère générale picaresque, attachements suraiguisés par la rudesse ambiante, éducateurs dévoués et fraternels, relance de l'instinct de vie et de bonheur au fond même du gouffre. Enfin et surtout la découverte brutale de la véritable guérilla que mènent les Tchétchènes réfugiés dans la montagne avec son cortège d'atrocités : incendies, meurtres auxquels répond une persécution aussi impitoyable. Un des deux enfants terminera martyrisé, au hasard de ce déchainement de violence.

Le roman constitue un terrible document. L'attitude de Pristavkine est remarquablement ouverte. Si les cruautés des partisans sont montrées sans concessions, les injustices d’une répression aveugle et indifférenciée, l'esprit de brutalité et de haine qui les inspire sont-sévèrement stigmatisés pour le présent comme pour le passé. Le procédé central du récit est l’utilisation de sortes de flashs soudains, inattendus, angoissants parce qu'incompréhensibles, à travers lesquels les enfants découvrent, malgré les efforts faits pour les cacher, les dangers qui les entourent et les engrenages qui y ont conduit. Dans un récit pittoresque et émouvant on relèvera la figure de Régina Petrovna l'éducatrice, jeune maman qui traverse la tourmente avec ses deux petits, Jaurès et Marat, et son rayonnement de madonne enjouée, ainsi que le remplacement têtu et désespéré du "jumeau" mort par le petit Tchétchène qui a sauvé la vie de Kolka. Cette image d'enfants innocents emportés par la géhenne concentrationnaire, d'autant plus saisissante qu'elle est "étrangéisée" par le regard d'autres enfants, est une des pièces les plus terribles versées par la littérature de ces dernières années au dossier du fanatisme haineux qui a parfois inspiré l’arbitraire stalinien.

Deux articles particulièrement remarquables ont été consacrés à ce livre :

- Latynina. Ca aussi, ça s'est produit (A esce vot slucaj): Literaturnaja gazeta 25 sept.1986

- N. Loskareva. Nous sommes liés par un seul et même destin.  Oktjabr' 1987 juin. La conclusion de cet article :"Tout ça est-il si lointain ? N'y a-t-il pas des traces du passé qui se font jour aujourd'hui encore ? N'est-il pas symptomatique, que lors d'une conversation autour d'une bière, après le bain, plusieurs dizaines d'années plus tard, résonne à nouveau dans la bouche d'un des personnages de la nouvelle un air connu, entendu depuis très longtemps dans le Caucase : "Tous, tous il fallait les fusiller. On ne les a pas tués jusqu'au dernier et maintenant on paye..." La même haine, la même méchanceté, le même mépris cruel de la vie d'autrui. La même façon de considérer la violence comme le bon moyen de régler les problèmes. Tant que de telles idées auront cours dans la société, elles continueront à empoisonner l'atmosphère, à semer et multiplier le mal, à recruter des sympathisants. Leur trace empoisonnée c'est le portrait de Staline symbole du pouvoir cruel dans la cabine du jeune chauffeur, le rassemblement de jeunes costauds à l'humeur fascisante et l'exaspération des passions nationalistes au Kazakhstan récemment... Non, cette nouvelle n'est pas seulement une leçon du passé."

 

Extrait

 

Le larcin effectué au moment du départ d'un train est un classique de ces époques. Il garde pour les enfants quelque chose d'un jeu.

"La fille cria une seconde fois :

- Paye! - Elle saisit Kolka par la manche - Allez, paye ! Sachka surgit tout à côté comme un diable de sous un poêle.

- Vite ! vite ! criait-il pour couvrir la voix de la marchande. Le train s'en va !

Kolka tourna brusquement la tête et la fille malgré elle regarda du même côté : le train, leur train se mettait lentement en marche. Les roues grinçaient comme pour se dégourdir les jambes. Aux portes les gosses se poussaient vers l'intérieur à grand bruit.

- On court ! hurla encore plus fort Sachka pour semer la panique, après.. On payera après.

La fille se ressaisit aussitôt. Elle s'accrocha de toutes ses forces à la manche de Kolka.

- Quant ça, après ? Paye tout de suite! Et elle piailla : mon argent !

- Donne-lui l'argent ! cria Sachka sinon on va rester.

- Mais il est sous la miche !

- Donne-moi le pain !

Sachka saisit la miche, mais il y avait encore un autre pain qui gênait. Kolka se mit à chercher sous le pain et tirait son bras, disant de le lâcher pour qu'il puisse prendre l'argent. La fille lâcha son bras et Kolka s'échappa d'un bond. Sachka avec la miche volait depuis longtemps vers le train. On voit la scène : en avant Sachka avec sa miche, puis Kolka et sur ses talons la fille au pain blanc et son mari.

La fille s'était tellement échauffée que Kolka sentait sa chaleur dans son dos.

Ce n'était pas une plaisanterie : bien qu'elle soit plus large que grande, elle faisait ce qu'il fallait pour ne pas se laisser distancer et il avait peur. S'ils l'attrapaient ils le tueraient. Ceux-là n'auront pas de pitié. Et les autres marchands s'y mettaient, pour eux la chasse au voleur était une distraction. Ils allaient le battre à lui faire rendre l'âme...

Tout le marché retentissait du cri :

- Au voleur ! Arrêtez-le !

Tout le convoi se montra aux fenêtres. Un vrai spectacle comme au théâtre.

     Les gars de Moscou

     Sont de fiers voleurs

     Même un vieux avec son fumier

     Ils s'en prennent à lui.

 

Dans tous les quinze wagons, par la centaine de fenêtres émergeaient cinq cents petits mufles goguenards, cinq cents gosiers venimeux. Des cris, des rires, des hurlements, des piaillements, des lazzis. À qui mieux mieux :

- Voronèj, tu cours pour des prunes !

- Même si t'arrives, tu pourras te l'accrocher !

- Alors t'as perdu ton homme !

- Une vraie locomotive cette bonne femme. Si elle lâche pas de la vapeur elle va exploser !

- Si on la prenait pour pousser les wagons !

- Il faudrait de gros tampons !

Des fenêtres pleuvaient rognures, bouteilles, boîtes de conserves, ils ralentissaient la marche de l'ennemi, nouvelle horde faschisto-mongole. Comme toujours dans l'histoire c'est le peuple qui en fin de compte décida de l'issue de la bataille.

Sachka arriva le premier à son wagon, saisit la poignée et se retourna. Kolka avait glissé, lâchant le morceau de pain qu'il tenait à la main. En se courbant pour le ramasser il en fit tomber un autre. Et la fille menaçant du poing les fenêtres arrivait déjà au niveau de Kolka. Elle allait l'attraper. Et derrière il y avait son bonhomme. Et encore un autre type bénévole qui se payait cette distraction. Et puis tous ceux qui couraient aussi...

- Laisse tomber ! cria Sachka de toutes ses forces, désespérément à se faire entendre de tout Voronèj - Laisse tomber! Laisse tomber!

Kolka eut un moment de panique, mais il sentait déjà contre lui la respiration de la poursuivante. Pas une respiration, un vrombissement, un grondement de tonnerre : comme s'il avait aux trousses un vrai tank.

Presque à quatre pattes, il bondit de toute l'énergie de ses bras et de ses jambes et s'agrippa au marchepied tandis que la fille le tirait par les pieds.

Sachka et le contrôleur attrappèrent Kolka par les aisselles; la fille tirant de son côté, il se trouvait étiré comme un accordéon. Et ça crie, ça braille, ça couine comme un porcelet. Et le bénévole est tout près...

Tout d'un coup ils se disputèrent si fort le pauvre Kolka que son pantalon resta aux mains de la fille. Et comme le type bénévole s'approchait et tendait les bras, le contrôleur le frappa à la figure avec ses petits drapeaux et ajouta avec un coup de botte :

- Bas les pattes ! On ne laisse pas monter des gens comme ça ! et il criait :

- Maudits spéculateurs ! Tra-fi-quants !

Et à nouveau venant des fenêtres ce fut une pluie de bocaux et de boîtes de conserves et quelqu'un essaya de faire pipi en marche. Sous les quolibets et les sarcasmes le train prenait de la vitesse. -"La la la , essaye d'attraper le voleur."...

La miche nourrit longtemps les deux Kouzmenych. L'intérieur, ils l'avaient rongé, léché et mangé jusqu'à la dernière miette, mais l'entourage...

La croûte dure était devenue pour eux un récipient qu'ils gardaient soigneusement. A vrai dire un merveilleux récipient. D'après l'idée de Sachka on avait pu en faire un usage double, triple, quintuple. Aux arrêts dans les minuscules petites gares avec leur pain creux et leur perpétuel billet de trente rouble qui dépassait de la poche de Kolka, ils couraient aux marchands et leur demandaient de verser dans la miche de la crème, du lait caillé ou du babeurre. Puis entre les frères.se déroulait une petite scène bruyante : l'un d'eux commençait à crier que c'était trop cher et le train partait. On reversait le laitage et on grattait avec des cuillers ce que le pain avait absorbé...

Mais d'une chose qu'il avait vue ici dans cette gare Kolka n'avait parlé à personne. D'étranges wagons qui se trouvaient sur une lointaine voie de garage derrière la pompe à eau. Il les avait découverts par hasard en ramassant des mûres le long du remblai. Il avait entendu une voix qui l'appelait d'en haut et qui venait d'un wagon à bestiaux avec des barreaux aux fenêtres. Il leva la tête et vit des yeux d'abord, seulement des yeux d'un petit garçon ou d'une petite fille. Des yeux noirs brillants et puis une bouche, une langue, des lèvres. Cette bouche tendait vers l'extérieur et ne prononçait qu'un seul son étrange : "Hi". Kolka ne comprenait pas et montrait sa main avec les baies dures et bleuâtres : "ça?". Il était clair qu'on lui demandait quelque chose. Mais il n'y avait que les baies qu'on pouvait lui demander.

- Hi! Hi! criait la voix et soudain l'intérieur du wagon de bois parut s'animer. Contre les grilles se pressèrent des mains d'enfants, d'autres yeux, d'autres bouches, ils changeaient comme se repoussant les uns les autres et en même temps montait un étrange murmure de voix, tel le bruit que ferait le ventre d'un éléphant. Kolka s'écarta brusquement et faillit tomber. Alors surgi d'on ne sait où, apparut un soldat armé. Il frappa du poing contre la paroi de bois du wagon. Pas très fort, mais les voix se turent ausitôt et il se fit un silence de mort. Et les mains disparurent. Ne restaient plus que les yeux remplis de crainte. Tous étaient maintenant fixés sur le soldat. Celui-ci leva la tête, montra le poing et dit d'un ton qu'on sentait habituel :

- Pas de bruït, les bougnoules! je vous l'ai déjà dit : SI-LEN-CE !

Il fit un pas vers Kolka toujours abasourdi et fit du visage un geste vers la gare comme s'il savait qu'il venait de là. Il le prit par les épaules :

- File, file d'ici ! Ce n'est pas le cirque, il n'y a rien à voir !

Kolka courut d'un trait jusqu'à la gare, serrant dans sa main ses mûres absurdes. Si Sachcka n'avait pas été si mal en point il lui aurait raconté tout ça et demandé ce qu'étaient ces bougnoules. Voyous, sans famille, ou bien voleurs ou truands ? Ces noms lui étaient connus. Mais ici c'était quelque chose de différent. Il lui fallait digérer tout ça dans sa petite caboche. Et puis Sachka allait mal. Apparemment il était en train de mourir...

Après la rivière Kouban largement débordée que nous avions traversée sur un pont provisoire, clapotant et tremblant, récemment établi par les sapeurs, nous avions vu les jardins inondés. Puis à l'horizon avaient commencé de briller les lointaines montagnes. Nous jubilions comme si nous avions fait la grande découverte de notre vie "Les montagnes ! Regardez les montagnes ! De vraies montagnes !"...

Ainsi s'était oubliée, effacée l'étrange rencontre dans la gare du Kouban avec un convoi d'où se tendaient vers nous les mains d'enfants de notre âge : "Hi ! Hi !".

Nos trains avaient stationné côte à côte comme deux frères jumeaux qui se seraient séparés pour toujours sans s'être reconnus. Mais le fait que les uns allaient vers le nord et les autres vers le sud ne signifiait rien.

Nous étions liés par un seul et même destin.

Tatiana Tolstoï

La nuit

 

Titre original : /Noc/

Oktiabr' 1987 N°4

16 pages pour les trois nouvelles du cycle Le cercle /Krug/

 

Traduction proposée par Lucile Castier

 

Par leur originalité et l'intérêt qu'ils suscitent les récits de Tatiana Tolstoï, petite fille de l'écrivain Alexis Tolstoi attestent la diversification du processus littéraire actuel. Un certain intimisme de la conscience enfantine a ses lettres de noblesse dans la tradition classique russe (Mémoires d'Aksakov, de L. Tolstoï, de Gorki, etc...).

Dans le texte suivant extrait du cycle Le cercle, la déconnection de la temporalité sociale va de pair avec une exploration de l'inconscient et ses prolongements fantastiques.

Un simple d'esprit oscille entre la promiscuité sordide des appartements communautaires soviétiques et un imaginaire intérieur, visionnaire et enfantin.

Le héros pense et rêve à haute voix : sur un fond d'évènements banals de la vie quotidienne se dessinent deux images obsédantes : l'une, la Mère bienfaitrice aux ressources multiples, inébranlable sur son piédestal, se heurte à l'autre, la Femme fascinante qui personnifie le mystère de la vie et les forces négatives.

Puis l'espace d'un instant, le temps d'une révélation, le fou et le poète scrutateur vont prendre conscience l'un de l'autre. 

 

 

EXTRAIT

 

Le matin, la Maman chérie d'Alexei Pétrovitch fait un bruit vraiment énorme en baillant : hourrah, en avant, un matin neuf s'élance à la fenêtre; les cactus luisent, les voilages bruissent; le royaume de la nuit a claqué la porte; les dragons, les champignons et les nains monstrueux ont replongé sous terre, la vie triomphe, les hérauts sonnent trompette : un nouveau jour est là! Un nouveau jour est là ! Touh ! Touh ! Touh !

Maman chérie gratte à toute vitesse son crâne dégarni et laisse pendre ses jambes bleuies du haut de sa couche exhaussée : elles peuvent bien prendre un peu de repos, ça leur donnera un temps de réflexion : c'est qu'après, elles, c'est toute la journée qu'elles vont avoir à supporter les 135 kilos accumulés par Maman chérie depuis 80 ans!

Alexei Pétrovitch a ouvert ses petits yeux; le sommeil glisse doucement de son corps; le dernier corbeau, oublié, s'envole dans les ténèbres; les visiteurs nocturnes ont remballé leurs accessoires de théâtre fantasmatiques et équivoques, la pièce est interrompue jusqu'à la prochaine séance. Un léger filet d'air vient gentiment ventiler la calvitie d'Alexeî Pétrovitch, sa barbe d'un jour lui picote le dedans de la main. Il est peut-être bien l'heure de se lever ? C'est Maman chérie qui décidera ! Maman chérie est si grande, si sensationnelle, si monumentale ; Alexei: Pétrovitch, lui, est tout petit. Maman chérie est toute puissante. Les choses se passent toujours comme elle dit. Mais lui, l'enfant tardif, la petite pelote, il est une erreur de la nature, une graine qui n'a pas pris, un vieux reste de savon, il est l'ivraie ; la petite pelure destinée au feu et qui s'est immiscée par hasard parmi ses congénères pleins de santé quand le Semeur a généreusement distribué à la terre les bons grains pléthoriques de la vie.

Maintenant on peut se lever, ou c'est encore trop tôt ? Tschchch, tais-toi. Maman chérie accomplit son rituel matinal : elle claironne dans son mouchoir, enfile sur ses jambes-colonnes les bas qui accrochent, les fixe sous ses genoux enflés par un anneau élastique blanc. Sa poitrine gigantesque arbore une armature de toile fixée par 15 boutons; ça ne doit pas être commode de les fermer dans le dos. Au faîte de sa personne doit s'établir un petit chignon blanc ; puis c'est au dentier de bondir en s'ébrouant du verre propre où il a recouvré sa fraîcheur pendant la nuit. La devanture de Maman chérie se revêt ensuite d'un plastron blanc à cannelures, puis, camouflant les lacets dans le dos, les revers, les retranchements, les escaliers de service et les sorties de secours, une solide casaque bleue vient couvrir l'ensemble du majestueux édifice. Le monument est alors érigé.

Tout ce que tu fais est bien, Maman chérie, tout ce que tu fais est juste.

Dans l'appartement tous les Messieurs et toutes les Dames sont déjà réveillés, ils s'agitent et parlent. les portes claquent, les robinets coulent, les cloisons laissent entendre des bruits de vaisselle. Le vaisseau matinal quitte la cale, fend les flots bleus, ses voilent se gonflent de vent, les voyageurs élégants rient tout en échangeant des propos sur le pont. Vers quelles terres se dirige-t-on ? C'est Maman chérie qui tient le gouvernail, elle est sur la passerelle, elle est tout en haut du mât à scruter la risée scintillante au ras de l'eau.

- "Debout, Alexeï ! Il faut te raser, te brosser les dents, te laver les oreilles ! Prends une serviette propre ! Referme le tube de dentifrice ! Tire ta chasse d'eau, n'oublie pas ! Et ne touche à rien là-bas, tu entends ? "

Oui, Maman chérie, oui. Comme tu as raison ! Comme tout est clair instantanément : l'horizon est complètement dégagé; et on peut naviguer en confiance avec un pilote aussi confirmé! Les cartes anciennes ont été dépliées, elles sont en couleur; l'itinéraire est tracé en pointillés rouges, tous les dangers sont signalés par des graphiques explicites qui ressortent : là tout près c'est un lion menaçant, et sur cette rive c'est un rhinocéros. ici une baleine fait jaillir une petite fontaine pour s'amuser; enfin là-bas, au loin, se profile le danger incarné, avec ses grands yeux et sa longue queue : c'est la Fille des Mers, gluante, pernicieuse et séductrice.

Maintenant Alexeî Pétrovitch va aller se laver, se préparer, puis Maman chérie viendra vérifier qu'il n'ait pas sali, sinon les voisins le gronderaient encore. Et après, miam, miam ! Qu'est-ce que Maman chérie est allée préparer, ce matin ? Pour arriver à la salle de bains il faut traverser la cuisine. De petites vieilles marmonnent en face de réchauds brûlants, elles font cuire dans leurs casseroles du poison qu'elles assaisonnent d'horribles racines en suivant Alexeï Pétrovitch de leur regard mauvais. Maman chérie ! Je veux pas qu'-elles me fassent du mal !

Han! J'ai fait gicler un peu d'eau par terre !

Dans le couloir il y a déjà foule : les Messieurs et les Dames sortent, font du bruit, vérifient qu'ils n'ont pas oublié leurs clés, leur porte-monnaie.

La porte dans l'angle, aux carreaux de verre dépoli, est grande ouverte; l'arrogante Fille des Mers est campée sur le seuil, avec son sourire en coin; elle fait un clin d'oeil à Alexis Pétrovitch. Elle se tient tout de travers. La cigarette aux lèvres, elle avance la jambe : c'est son piège qu'elle tend. " T'aurais pas un peu envie de te laisser prendre, hein ? " Mais Maman chérie va venir au secours, la voilà qui fonce comme une locomotive, avec ses roues qui martèlent le sol. La sirène retentit : `Écartez-vous !

- " Sale effrontée ! Va-t-en, je te dis ! T'as pas honte ? Un malade !

- Et alors ! ." réplique la Fille des Mers du tac au tac.

Vite, "dans la chambre. Sauvé ! Oufff... C'est terrible, les Femmes. On ne sait pas trop pourquoi elles existent, mais en tous cas c'est très inquiétant. Elles passent devant vous, sentent si bon, et elles ont des Jambes. Dans la rue il y en a beaucoup, et dans chaque maison, dans celle-ci, dans cette autre, et dans celle-là, derrière chaque porte elles se cachent, font quelque chose, se penchent, s'affairent, ricanent la main sur la bouche ; elles, elles le savent, pourquoi elles existent, mais jamais elles ne le diront à Alexeï Pétrovitch. Il va s'asseoir à la table et se met à penser aux Femmes. Un jour Maman chérie l'a emmené hors de la ville, sur une plage. Elles étaient nombreuses. Il y en avait une, surtout, ... On aurait dit une fée, avec des cheveux tout ondulés, ... s'est approché d'elle pour la regarder.

- "Dis donc, tu veux ma photo ? a hurlé la fée. Dégage et vite, débile !" /.../

Ah, Maman chérie, mon étoile, mon guide ! Si précieuse ! Toi qui arrange toujours tout, qui est si pleine de sagesse, qui démêles tous les problèmes! Tous les méandres, tous les labyrinthes de ce monde incompréhensible et impénétrable sont balayés par ta main puissante, les barrières s'effondrent; avec toi le terrain est bien damé, aplani. On peut y aller ! puis c'est à nouveau l'abattis.

Alexeï Pétrovitch, il a son monde à lui, dans sa tête, un vrai monde. Tout y est possible. Tandis que le monde de l'extérieur, il est vicié, il est faux. Et c'est très difficile de se rappeler ce qui est bien et ce qui est mal. Ils se sont entendus, ils sont bien d'accord, ici. ils ont rédigé des Règles horriblement compliquées. Ils les savent par cœur, ils ont bonne mémoire. Mais lui, il a du mal à vivre selon les Règles d'autrui.     /.../

Le ciel est entièrement parsemé d'étoiles. Il les connaît, Alexeï Pétrovitch, ces petites paillettes de verre lumineuses suspendues en équilibre dans le vide obscur. Quand Alexeï Pétrovitch est allongé dans son lit en attendant le sommeil, ses jambes se mettent à s'allonger toutes seules vers le bas, et sa tête s'élève en hauteur, elle atteint la voûte noire, s'élève encore, et se balance comme la cime d'un arbre dans un orage, tandis qu'une pluie d'étoiles vient racler son crâne. Quant au deuxième Alexeî Pétrovitch, celui de l'intérieur, il se recroqueville de plus en plus sur lui-même, se fait tout petit, devient une minuscule graine de pavot, la pointe aiguë d'une aiguille, un microbuscule, un rien, et si on ne l'arrêtait pas avant, il disparaîtrait complètement dans le lointain. mais celui de l'extérieur, le géant Alexeî Pétrovitch, se balance tel un pin de construction navale, il grandit, frotte sa calvitie contre la voûte de la nuit, empêche le petit de fondre en un point. Et ces deux Alexei Pétrovitch ne font qu'un : et c'est concevable, c'est juste.

Boris Vassiliev

Pépés paumés

 

Novij Mir 1982 N°5 et Sovetskii Pisatel 1984

80 pages

 

Traduction proposée par Denise Yoccoz

 

Boris Vassiliev est un écrivain très connu, au moins des Soviétiques, et il devrait l'être un peu ici, ne fut-ce que par le film tiré de son livre : Ici, les aubes sont douces. La guerre occupe en effet une grande place dans l'œuvre de l'écrivain, ce qui se comprend facilement si l'on pense qu'il est né en 1924 à Smolensk, et qu'il a fait partie de ces garçons de 17 ans qui, comme il le raconte dans sa courte autobiographie Volent mes coursiers!, ont poussé un stupide hourra ! lorsqu'ils ont appris de la bouche du directeur de leur école que l'Union Soviétique était désormais en guerre. " De ceux qui poussèrent ce hourra, je suis le seul vivant ". Mais Vassiliev s'est fait connaître aussi, il y a presque 15 ans de cela, par un roman très discuté à l'époque : Ne tirez pas sur les  cygnes blancs ! Enfin, depuis quelques années, il aiguise sa plume dans de longs récits (d'environ 80 pages) dont le plus récent vient de paraître dans le numéro de Janvier de la revue Junost' sous le titre : Il était une fois une fille qui s'appelait Klavotchka, comme dans ces Pépés paumés dont nous donnons ici quelques pages de traduction, Vassiliev décrit le "byt", le quotidien, avec une virulence (ceci en 1982) et une vérité qui ne peuvent manquer de saisir. Le tout dans une langue vivante, qui ne se soucie pas d'académisme, et dont les jeux de mots (joie et désespoir du traducteur) s'entendent si souvent dans les rues, les magasins, les bus des grandes villes russes : la langue du peuple russe, qui par son importance dans ce texte relativement court et dense, rend le choix de quelques pages très difficile. Tout se tient dans ce récit, comme dans la vie... Et voilà Vassiliev qui récidive avec Klavotchka. Mais ceux qui ne voient dans ces récits que le côté réalisme noir, ou simplement sordide, qui s'offusquent du clin d'œil leste, peu respectueux des règles établies de la morale ou du beau langage, ne remarquent-ils donc pas la tendresse de Vassiliev pour les personnages simples, généreux, bons, même s'ils manquent d'éducation, d'instruction, même s'ils ne sont pas toujours très sobres ? Ne comprennent-ils pas que Vassiliev a tout simplement peur de voir la tendresse disparaître de la vie de tous les jours ? Je laisse d'ailleurs à l'auteur le soin de tirer la morale de ses récits, en citant la fin de Il était une fois une fille qui s'appelait Klavotchka (qu'un voyou vient de tuer) : "Bien sûr, nous, nous sommes toujours vivants. Pour nous, le soleil brille toujours autant. Et vous croyez-ça ? Vous croyez qu'il brille toujours autant ? C'est seulement une illusion d'optique. Parce que les ténèbres deviennent de plus en plus noires chaque fois que s'éteint une petite étincelle, aussi minuscule, aussi modeste, aussi ignorée soit-elle. Les ténèbres deviennent encore plus noires, ne comprenez-vous pas ? "

Le récit Pépés paumés -littéralement " Eh! les pépés. c'est  qui. vot'famille? ", ou encore " Comment y s'appellent, les vôtres? "- a été mis en scène et a connu un succès considérable au théâtre de Malaia Bronnaia.

 

EXTRAIT

 

Exception confirmant la règle, la vie de Kassian Niéfédovitch Glouchkov ne se déroulait pas en spirale, mais suivant un cercle où la vieillesse.se raccordait exactement à l'enfance. Non que Kassian fût retombé en enfance. Chez lui, il s'agissait de quelque chose d'autre, difficilement définissable : naïveté peut-être, si totalement désarmée qu'elle semblait, compte tenu de la vénérable blancheur de sa chevelure, aussi antique que Mathusalem. Impossible de dépeindre un être humain par un seul mot, aussi sacro-saint soit-il. Imaginons tout de même qu'on prenne une sorte de crible, qu'on y verse en vrac toutes les particularités, tous les traits de caractère, petits et grands, d'un individu. Bon. On secoue. Et il reste dans le crible la plus grosse des particules. Dans le cas de pépé Glouchkov, on aurait pu, grosso modo, définir cette particule-là par un mot, mettons : "contemplatif". Dans le galop effréné de notre vie actuelle, nous avons plus ou moins perdu de vue ce que peut bien représenter un tel concept. Aussi aimerions-nous rappeler que Vladimir Dal', dans son Dictionnaire raisonné, donne, des individus nantis de cette particularité, la définition suivante : " Individus capables de tourner toute forme de leur activité vers le dedans, vers l'intérieur d'eux-mêmes ", et propose comme antonymes : Individus "de bon sens", doués de sens pratique", "débrouillards, "vivaces". "Vivace", Kassian l'était, sans aucun doute, mais pas "débrouillard" pour deux sous, et cent fois moins encore "doué" de sens pratique". Ayant reçu en partage de cette funeste capacité à tourner n'importe quelle forme de son activité vers l'intérieur de lui-même, non seulement il n'accordait aucune pensée au travail que ses mains accomplissaient à un moment ou à un autre, mais, de surcroît, il ne savait pas davantage où ses jambes le portaient. Affirmer que pendant ce temps-là il réfléchissait aurait été tout simplement le calomnier : il ne réfléchissait absolument pas - il contemplait. Loin d'examiner quelque chose de concret, ou d'écouter quelque chose d'accessible à lui seul, il recueillait simplement par tous les pores ce qu'il voyait, ce qu'il entendait, ce qu'il sentait. Il s'imprégnait du monde, sans chercher à faire l'analyse des données, ni à déduire une conclusion quelconque. Du temps où il travaillait au Kolkhoze, il laissait son cheval se balader à sa guise ; lorsqu'il eut été rétrogradé au rang de berger, il laissa son troupeau paître au hasard dans la nature. Même à l'armée, où il fut appelé pendant la sombre année 42, il ne perdit rien de son aptitude à tomber dans des absences incompréhensibles, y compris au plus fort des bombardements.

- Eh! Tu dors, Glouchkov?

Non, il ne dormait pas, et ne s'apprêtait nullement à dormir. Il était comme ça, tout simplement. Il n'y pouvait rien, comme d'autres ne peuvent, jusqu'à leur dernier soupir ou rire aux éclats, comprendre ce que les autres trouvent d'extraordinaire à la poésie. Mais vu qu'aucun astre de la médecine - grand ou petit , pas plus que l'intéressé lui-même, ne réussit à élucider "le phénomène Kassian", une vraie cavalcade en résulta, et en un demi-siècle de vie laborieuse, Glouchkov changea de profession, de fonction, de poste ou d'emploi un si grand nombre de fois qu'avancer un chiffre est hors de question. Et comment aurait-on pu établir la liste complète des-dits emplois, charges, etc..., vu qu'aucun livret d'embauche n'aurait été assez énorme pour les caser tous. Quant aux attestations de travail, Glouchklov, de sa vie, n'en demanda pas une seule, et si on lui en donna, ou bien il les perdit, ou bien elles se fourrèrent d'elles-mêmes quelque part Dieu sait où, par un inconcevable mystère. Tant et si bien qu'au bout du compte, lorsque pépé Glouchkov fut arrivé à un âge des plus certains, ses derniers supérieurs en date l'expédièrent, avec un immense soupir de soulagement, vers un repos bien mérité, avec retraite bien entendu ; retraite dont le montant reflétait parfaitement toutes ses, années de services, et ses activités, à ceci près qu'il leur était inversement proportionnel. Cette inversion du prorata ne troubla pas pépé Glouchkov le moins du monde, primo parce qu'il considérait les problèmes d'argent avec un détachement de contemplatif, secundo parce qu'il était aussi peu exigeant qu'on peut l'être vis-à-vis des biens de ce monde et tertio, parce qu'il avait à l'époque une épouse, ce qui, dans la pratique, veut dire qu'il était dans ce temps-là logé, nourri, blanchi.

D'une façon générale, les femmes avaient un faible pour Glouchkov. Elles le cajolaient de toutes les façons possibles et imaginables, s'apitoyaient sur son sort et lui refilaient de petits rabiots de bouffe sans aucune arrière-pensée perverse, tout comme elles auraient cajolé un môme ou se seraient apitoyées sur lui. Devinant d'instinct la candeur de son âme, elles ne détectaient pas moins infailliblement en lui l'absence de toute ambition carriériste, ce qui explique qu'elles ne brûlèrent jamais pour lui des flammes de la passion. Seule, sa chère et tendre Eudoxia Kondratievna l'aimait tel qu'il était, de la tête aux pieds. Elle ne lui faisait jamais de reproches, ne lui cassait pas les pieds avec des sermons, comprenait tout, acceptait tout, et halait toute seule le tombereau conjugal, jusqu'au jour où finalement, de ahaner, elle craqua et s'effondra.

" Pars chez Zinka ! ", lui dit-elle dans un suprême effort, " sinon tu es fichu ".

Obéissant aux dernières volontés d'Eudoxie, Kassian fit une lettre à Zinka, une lettre sans queue ni tête, qu'il écrivit au bureau de poste où il se rendit tout droit en sortant du cimetière. Trempant à chaque syllabe la plume d'écolier dans l'encrier, il écrivait en reniflant ses larmes, tremblant de peur que les demoiselles de la poste, connues pour leur inflexibilité, ne le fichent dehors sans rémission avant qu'il ait pu finir sa lettre, parce que la pendule indiquait déjà six heures moins dix, que la porte était déjà fermée, et que les employés faisaient les comptes'. Si bien qu'ayant écrit six fois : " Votre feue maman Eudoxia Kondratievna m'a commandé de vous envoyer ses salutations ", il ne trouva pas moyen de mentionner qu'elle lui avait plus précisément commandé de transporter chez elle ses pénates, pour y finir une vie qui avait tendance à s'éterniser.

A dire vrai, s'il s'empêtrait tellement dans sa lettre, ce n'était pas seulement qu'il se dépêchait, mais aussi parce qu'il n'avait vu la-dite Zina qu'une fois dans sa vie, il y avait cinq ans, lorsque Victor, son fils unique, l'avait amenée pour la montrer à ses parents. Il l'avait amenée le soir, et remmenée le lendemain matin - en fait de connaissance, c'était tout, et Kassian n'arrivait pas à se rappeler à quoi cette Zinka ressemblait. Quant à Victor, son fils, il était tombé sous un camion six mois après les présentations, en état d'ébriété. Le seul fil ténu qui existât encore entre Zinka et Kassian était Slavik, fils de Victor et petit-fils de Kassian.

Sur ce, la porte claqua et quelqu'un s'arrêta juste derrière pépé Glouchkov. Le vieux s'affola : était-ce le début de son expulsion ? Du coup il se recroquevilla encore davantage et fit moins fort grincer sa plume sur le papier.

- Que Doussia repose en paix dans le royaume des cieux! - fit une voix de femme aux accents réconfortants. - Et si tu venais chez moi, après tout ? La maison est grande, et on n'est que trois : ma fille, ma petite fille et moi. Et quand on est trois, on peut bien être quatre.

Glouchkov se retourna. Il vit derrière lui sa voisine, Anna Sémionovna, autrement dit Nioura. Ca faisait des âges qu'ils se connaissaient, depuis le temps où ils galopaient ensemble pieds-nus dans les champs. Nioura était probablement venue chercher sa fille, parce que celle-ci travaillait aux Télégrammes.

- J'écris à Zinka. C'est la volonté d'Eudoxie.

- Bon, alors vas-y, soupira Nioura. - Et si tu ne t'y fais pas, rappelle-toi que je suis là.

Boris Vassiliev

Il était une fois KIavotchka

 

Titre original : /Zila byla Klavotchka/

Junost 1987 N*1

28 pages

 

Traduction proposée par Catherine Bréneau.

 

Cette courte nouvelle, écrite en 1982, n'est parue dans une revue que cette année, et il faut sans doute y voir un des effets de la libéralisation en cours dans le monde littéraire soviétique. Non qu'elle sente le soufre ou que son héroïne ait un destin particulièrement remarquable. Bien au contraire. C'est de vie quotidienne qu'il s'agit là. L'héroïne, Klavotchka, est une jeune femme de 25 ans que rien ne distingue des autres, et qui nous fait part de son emploi du temps, partagé entre l'appartement collectif où elle habite et le bureau de planification où dix autres femmes travaillent avec elle, et dans la vie et les problèmes desquelles l'auteur nous fait pénétrer : courir à la recherche de produits alimentaires ou de quelque métrage de tissu, procéder aux essayages au bureau même, échanger des informations sur tel arrivage et, bien sûr, discuter de leurs difficultés relationnelles ou sentimentales. Nous voyons Klavotchka se livrer à des calculs compliqués pour boucler son budget avec les 86 roubles mensuels dont elle dispose, et jongler avec le temps.

Il y a une quinzaine d'années, la nouvelle Une semaine comme  les autres de Natalia Baranskaia, avait fait prendre conscience au public occidental des problèmes de la femme soviétique contemporaine, en mettant particulièrement l'accent sur la course effrénée, quotidienne, qui était son lot. Mais la comparaison s'arrête là. Car Klavochtka connaît en plus la solitude, comme du reste la plupart de ses collègues, et surtout elle fait partie des humbles, des "petits", et l'appartenance à cette catégorie, aussi bien sociale que psychologique, au-delà de son sexe, la renvoie aux héros de Gogol et de Dostoïevski.

Comme Akakii Akakievitch, le fameux personnage du Manteau, Klavotchka finit écrasée par la société : c'est elle qui le samedi va faire le ménage chez la directrice du service, c'est elle qui sera écartée par ses collègues de travail au moment d'une compression d'effectifs comme étant la plus sans défense. "C'est une sotte et c'est pourquoi elle dira toujours la "vérité", disent celles-ci qui n'hésitent pas, quant à elles, malgré les bonnes relations qu'elles entretenaient avec elle jusqu'alors, à la reconnaître moralement peu recommandable pour mieux l'exclure. Klavotchka sera enfin tuée par un voyou (eh oui, ça existe !), alors qu'elle tentait courageusement de prendre la défense de sa victime. Bien triste constat qu'une société fait d'elle-même, où le fort écrase toujours le faible, l'impudent le doux, le mauvais le juste ! Aucun débat idéologique ou politique cependant, mais seulement le désarroi et la détresse d'un individu qui, bien qu'opprimé, laisse encore quelque espoir, par sa seule existence, sur la nature,humaine et le devenir de l'homme.

 

 

Début de la nouvelle.

 

Se lever à sept heures, faire sa toilette, son lit, avaler son petit déjeuner, puis s'arranger un peu et quitter la maison à huit heures quinze au plus tard pour prendre le bus, le métro (avec un changement), un autre bus et enfin terminer par cinq minutes de marche, et il est juste neuf heures. Quatre heures de bureau, une de pause puis encore quatre l'après-midi, et voilà six heures, la journée est finie. Rentrer à la maison sans trop se dépêcher, tout en faisant les courses, - il y en a bien pour une heure et demie à deux heures, puis le dîner, le ménage et la lessive, et après une petite causette avec la voisine et un peu de télé, on arrive à onze heures et demie, voire même minuit : une journée puis une nuit, et les vingt-quatre heures sont passées.

Ça, c'est pour le temps.

Si on prend la paye moins les impôts, les cotisations du syndicat et du komsomol, moins " la caisse noire ", il reste quatre-vingt six roubles de net. Ca peut faire, de nombreuses personnes isolées touchent moins encore. Pour les dépenses d'appartement : le gaz et l'électricité, une lampe grillée par ci, un robinet qui fuit pat là, il n'y a pas moyen de s'en sortir à moins de sept roubles par mois, et pour ce qui est des frais liés au lieu de travail : le repas à la cantine, le transport aller et retour (trente kopecks par jour) et aussi les pots communs, coit pour une naissance ou une promotion, soit pour une fête ou une partie entre filles, c'est du fixe, ils s'élèvent à vingt-trois roubles. Plus une bonne trentaine de roubles, parfois même trente trois, pour le petit déjeuner et le dîner tous les jours à la maison et les huit repas du samedi et du dimanche.. Plus encore diverses choses : dix roubles qu'elle envoie dans la ville de Pronsk, le cinéma et le théâtre, ou même une pâtisserie pour se donner de la joie au coeur, les bas et les collants (ils filent, les vaches, sans qu'on sache pourquoi), voilà encore cinq roubles, parfois sept, bref les dépenses de cette rubrique ne sont jamais inférieures à une vingtaine de roubles. Si l'on additionne le tout, on arrive aux quatre-vingts à un poil près. Et pour tout le reste, du linge ou des vêtements, un manteau ou des bottes, des gants ou un chapeau, un imper ou un gilet, une jupe ou une écharpe, du savon, le coiffeur, des produits de maquillage, un concert ou une exposition, le train de banlieue qu vous emmène dans la nature, pour tout cela, sans se permettre le mondre superflu ni le plus petit plaisir, elle arrive à mettre cinq roubles de côté par mois. Et des meubles? Et la mer? Oh, ce que ça ferait envie d'y aller, rien que pour voir la vie qu'on y mène. Et Leningrad et Souzdal? Et un col de fourrure? Et une belle paire de chaussures? Et le restaurant où elle ne s'est jamais trouvée qu'une seule fois? Et un tourne-disque, même mis trois fois au rabais? Et des fleurs qu'elle s'offrait à elle-même, histoire de dire à Lipatia Arkadevba, sa voisine, que c'est un ami qui les lui a données?

Ça c'est pour l'argent.

Le temps, l'argent, elle n'avait ni l'un ni l'autre. Elle avait beau se démener à faire ses comptes et calculer si elle pouvait se permettre un second verre de thé ou il valait mieux en rester là, ce serait bientôt l'anniversaire de Lioudmila Pavlovna, et il faudrait bien qu'elle donne pour le cadeau, et aussi pour la petite fête; même si celle-ci se charheait de tout, elle était le patron, il s'agissait donc de compter avec. 

Et Klava de compter. En remuant les lèvres et en plissant dans l'effort son petit front tout rond comme celui d'un enfant, elle faisait des additions, des divisions et des soustractions pour savoir ce dont elle aurait à se priver pour acheter telle chose, ou quelles ruses il lui faudrait imaginer pour ne pas acheter telle autre, pour savoir aussi combien de fois elle pourrait aller au cinéma sans avoir besoin d'emprunter de l'argent. C'est qu'elle n'avait personne, absolument personne au monde, à part la vieille Markovna à qui elle envoyait dix roubles tous les mois. C'était une surcharge terrible pour son budget, mais sa mère le-lui avait demandé sur son lit de mort, et Klava se pliait à ses dernières volontés, bien que cette femmene lui soit parente d'aucune sorte et qu'elle ne la connaissait même pas. Klava était bien au courant de l'histoire de sa mère dans les grandes lignes mais elle ne cherchait pas à entrer dans les détails, et envoyait cet argent sans y manquer ni tergiverser. Elle s'en tenait scrupuleusement aux indjonctions de sa mère, parce qu'elle l'avait toujours prise pour une personne avisée et aussi parce qu'elle n'avait rien d'autre que cet héritage. Et puis ces indjonctions n'étaient qu'au nombre de trois.

Premièrement : vivre de telle façon qu'on ait pas à entrer, Dieu vous en garde, dans le cycle des dettes, et même, au contraire, mettre quelque chose de côté tous les mois. Ne serait-ce qu'un rouble en petite monnaie.

- Tu es toute seule, ma petite Klava, qui pourrait te donner des conseils? La vie est longue, il t'arrivera de trébucher, de courber la tête ou même de te mettre complètement dans ton tort.

Klava ne se sortait pas trop mal de ses comptes, mais une fois elle s'était bien fait avoir. Tout, il est vrai, avait été pris en charge par l'État, mais il lui restait la honte. La doctoresse l'avait convoquée trois fois pour un entretien pendant lequel elle avait fait appel à sa conscience et à sa fierté de femme, elle lui avait également dit qu'il était dangereux de se faire avorter avant d'avoir déjà accouché, car elle pouvait demeurer stérile. Le regard fixé sur ses mains, les oreilles en feu, elle avait néanmoins répété que sa mère avait une maladie incurable et que, pour cette raison, elle voulait en finir au plus vite.

Deuxièmement : chaque mois, envoyer dix roubles à Markovna. Sa mère aussi, elle était seule, et durant la guerre, elle n'avait pas été évacuée avec les autres, mais avait tout simplement fui ; de Krasnyi elle était arrivée dans la ville de Pronsk en août quarante et un sans rien sur elle que sa chemise de nuit et, de peur et de faim, s'était effondrée rue Kirov. Elle avait repris ses esprits chez Markovna et y était restée jusqu'à son retour à Moscou à la fin de la guerre. Là elle avait eu une fille à qui maintenant, à son tour, elle recommandait la vieille femme comme son trésor le plus précieux.

- Prive-toi s'il le faut, mais que Markovna recouvre son dû tous les mois. Et si tu n'as pas de quoi, vends ta dernière robe. on rend le bien par le bien.

Sa mère s'était mordu les lèvres comme elle le faisait souvent.

- Et s'il t'arrive un malheur, si tu es au bout du rouleau ou si quelqu'un s'en prend à toi, va voir la vieille Markovna. Tu as compris? Va chez elle.

Klava n'avait jamais vu cette femme, et son argent filait, comme du vivant de sa mère. on rend le bien de son mieux, mais cette dizaine de roubles arrachée à la sueur de son front pesait plus lourd que des cents et des mille.

Sa mère se mourait à l'hôpital. Dans le bloc post-opératoire où l'on ne laissait entrer personne, mais où Klava avait le droit de pénétrer, la porte qui donnait sur le couloir restait ouverte en permanence, ce qui fait qu'on pouvait voir en face le bord du bureau du poste de garde, et le bas de la blouse de l'infirmière. Pour ne pas faire honte à sa fille que, malgré ses vingt ans, elle continuait - avec un entêtement tout maternel, à considérer comme pas dégourdie, sa mère lui avait chuchoté à l'oreille sa dernière recommandation :

- Amuse-toi avec prudence, on be peut plus guère compter sur les hommes. Ne crois personne sur parole. Je sais par moi-même combien on a envie de croire celui qui vous dit qu'il vous aime, mais quand cela t'arrivera, rappelle-toi ce que je te dis. Et si le bonheur ne te sourit pas à toi non plus, alors... Sa mère avait hésité, s'était tue un instant. - Alors, fais comme moi. Choisis-toi un homme qui ne boive pas et fais-toi faire un enfant. C'est dur d'en élever un tout seul, mais c'est encore plus dur de rester sans personne toute sa vie durant. C'est pourquoi tu as ma bénédiction, aie des enfants. Si à vingt-cinq ans tu n'es pas mariée, vas-y, c'est ta mère qui te dit de le faire...

Cette dernière indjonction était particulière, ce n'est pas pour rien que sa mère la lui avait murmurée dans le creux de l'oreille. C'est qu'elle ne concernait pas seulement l'avenir, mais aussi le passé, à vingt-cinq ans sa mère avait elle-même agi comme elle ordonnait à sa fille de le faire, ayant alors assez pleuré sur sa solitude et n'espérant plus se marier. Elle avait remarqué un homme qui n'était pas de leur région, mais qui par contre ne buvait presque pas, et l'avait attiré, puis au risque de perdre son droit à résidence, son travail et son honnête titre de komsomol, elle avait réussi à le faire venir à son foyer. Elle s'imaginait maintenant que si elle avait un cancer, c'est justement parce qu'elle ne s'était jamais complètement abandonnée à ses passions et que, tout en étant dans les bras d'un homme, elle restait à guetter les pas dans le couloir. Les femmes qu'elle avait côtoyées dans les nombreuses cliniques où elle s'était trouvée, (il lui avait fallu deux longues années pour mourir) affirmaient toutes que rien n'est plus mauvais pour l'organisme que ces demi-passions, ces maudites amours de foyer, et que toutes les maladies de femmes provenaient de ce qu'elles n'avaient osé ni rire ni crier de plaisir ; elles prétendaient aussi que cela avait une grande influence sur leurs enfants, apeurés avant même que ne commence leur vie.

En lui faisant ces recommandations, sa mère mourante s'efforçait de lui communiquer cette même fermeté qui lui avait manqué à elle-même. Elle voulait aussi se défaire d'un poids mystérieux qui l'obsédait, non pas physiquement, car il était d'une autre nature : sans bien en connaître l'origine, sa mère espérait intuitivement, de toutes ses forces, être éclairée à ce sujet. Son sens moral, que n'avaient pas étouffé les astuces pour se débrouiller mieux que les autres, se mettait soudain,à palpiter en elle, à déployer ses ailes afin de s'élever au-dessus des contingences de la vie courante, de son laxisme et de ses compromis. Sa mère ne savait pas ce que c'était que l'âme, elle ne savait pas à quel point elle pouvait se recroqueviller, honteuse de celui en qui elle se trouve placée, et c'est pourquoi, au moment où elle s'efforçait de faciliter l'envol de son propre sens moral, elle apprenait à sa fille à s'en passer.

Juozas Baltusis

La saga de Juzas

 

Titre original : /Skazanie o juzase/

Roman Gazeta 1982 N*6 et Sovetskij Pisatel 1985

224 pages

 

Traduction proposée par Denise Yoccoz et approuvée par l'auteur.

 

L'écrivain est né en 1909 à Riga. Guerre, révolution, flux et reflux politiques, flux et reflux des armées, et, pour beaucoup, la misère. Fuyant la guerre, sa famille, très pauvre, part en Russie, va jusqu'à Saratov. L'enfant découvre les Tatares, les Kazakhs. La famille revient en Lituanie en 1918. Le jeune Juozenas (Baltusis est son nom de plume) fait partie de ces jeunes sans terre qui ne peuvent que se louer aux plus riches : il est berger, puis batrak (ouvrier agricole). Discussions, bagarres entre conservateurs et libéraux, bolchéviques traqués par les saulis (formation paramilitaire nationaliste), Baltusis regarde tout, sans bien comprendre encore. En 1926, coup d'état fascisant. La famille. part chercher du travail à Kaunas, alors capitale provisoire de Lituanie. Baltusis fait l'expérience-de la ville et de sa mixité : parlers - et cimetières lituaniens, allemands, juifs, polonais, russes, tatares. Comme à Saratov autrefois, il est frappé par l'attitude de sa mère qui converse amicalement - et qui plus est, dans leur langue !- avec tous ceux qu'elle côtoie, de quelque nationalité ou de quelque religion qu'ils soient. Plus tard, il se souviendra, et cela nous vaudra son attachante autobiographie, Un boisseau de sel, qui possède cette qualité, si propre à l'auteur, de faire ressurgir de la mémoire, avec simplicité, le sourcil d'un visage aimé aussi bien que l'atmosphère et l'histoire d'une époque.

C'est à Kaunas, où Baltusis cire des parquets, travaille comme commissionnaire dans un comptoir de presse, que l'écrivain Kazis Borut découvre en lui le don de l'écriture. Son premier recueil de récits sera imprimé par ses camarades de typo en 1940. Hélas, en 1941, alors que Baltusis se trouve dans le sud de la Russie, la Lituanie est envahie par les troupes nazies. Certains groupes fascistes arborent la swastika, mais la résistance commence. Les nazis répondent par une terrible répression. Les ghettos juifs sont anéantis. Baltusis organise à Radio-Moscou les émissions anti-hitlériennes en lituanien. Il continuera à travailler.à la Radio, après la guerre, dans la Lituanie libérée de l'occupation allemande, sans cesser d'écrire : romans, pièces de théâtre, discussions avec ses lecteurs. Dans les années 80, il devient Président du Comité de Défense de la Paix Lituanien.

 

Le roman. Saga où l'équipe fait irruption avec les ruptures du temps, parfois à la limite du songe ou de la légende, et pourtant combien réelle, et tragique jusqu'au cauchemar. L'incantation monte et plane avec les brumes pesant de leur ventre sur cette terre qui ne se livre pas au premier venu. L'envoutement a la force des gels qui enserrent de métal le pays en hiver. Le style est lent, répétitif, poésie plutôt que prose, et sobre. Poésie des espaces non domestiqués, austères, qu'ils soient du Nord ou du Sud, où le dict, comme un chapelet, s'égrène, s'immobilise, se noue, bénédiction, malédiction, espérances, morts...

Les héros? Le pays Lituanien et les pulsions de son histoire et Jusas, le paysan, qui fait corps avec la nature. Parfois, on songe aux contes finlandais (Kivi), islandais (Sigurdsson), mais ici, les étendues et les vies austères des habitants sont jalonnées par les croix et les Christ catholiques. Et les jours de marché, au bourg, juifs et catholiques commercent autour de la place.

Le paysan, Jusas, s'installe dans les marécages du Kairabal pour fuir le monde, par chagrin d'amour, en somme. Il y construit longuement, péniblement sa ferme, à l'écart de tous. Tente d'oblitérer, par son travail acharné de la terre qu'il aime l'amour de sa femme perdue. Et sous nos yeux se dessinent, à la Chichkine, les mousses marécageuses cousues d'airelles roses et blanches et de mûres orangées, les genèvriers noirs dont le miel fleure si fort, et le peuple animant ce tableau : vaneaux, courlis, tanches, anguilles, etc.

Mais la Lituanie est depuis des siècles terre de bouleversements. À la fenêtre de Jusas qui se croyait isolé du monde des hommes, l'Histoire va venir frapper. À cette fenêtre, sous laquelle sont enterrés côte à côte un Allemand du Kaiser, un Russe du Tsar, et une Lituanienne rose et blanche comme l'airelle, morte d'amour pour Jusas qui en aimait une autre, à cette fenêtre où fleurissent le cerisier et le sorbier que Jusas a plantés sur les tombes, vont venir frapper des fugitifs bien divers : le fils de la femme qu'il aimait, échappé aux déportations de Koulaks, et devenu collaborateur des nazis, le neveu de Jusas, un bolchevique, qui poursuit le précédent, une famille juive à qui autrefois il achetait sa ferraille, et puis des partisans, lituaniens, russes et des nazis. Jusas, sans comprendre la folie meurtrière dont arrivent jusqu'à lui coupables et victimes, - ou bien tente-t-il de rester en dehors - abrite, cache, nourrit.

Baltusis a eu l'immense talent d'inscrire le tragique dans des paysages à la Lévitan, de rendre le plein poids de l'horreur avec simplicité, sobriété, l'intensité est en raccourci, dense et profonde. Qu'il s'agisse du massacre des Juifs - les nazis ont exterminé les Juifs de l'Ostland -, qu'il s'agisse de la mort expiatoire du fils de Vintsiona, - Jusas le regarde s'enfoncer, happé par la boue visqueuse du marais, regarde les bulles qui viennent crever au-dessus du corps disparu, regarde sans un geste, mais il sait que pour lui, rien ne sera plus pareil, il n'aura pu échapper ni à lui-même, ni aux autres - toute l'Histoire de ce pays déchiré, conquis, repris, perdu, bouleversé, est là, symbolisée par ce destin individuel.

La guerre finie, Jusas apprend qu'il est devenu kolkhozien. Humour en gris et noir : "le pouvoir a donc encore changé, qu'il faille encore changer de passeport ," demande-t-il. On lui confie des veaux à élever; mais on lui enlève sa vache, et son cheval saure... Les nazis ont massacré le bétail. Et lui, au fond, comme si cela le concernait à peine : "si y faut, y faut... Faites ce qu'y faut faire..."

Kolkhozien ou non, Jusas prépare la ferme pour l'hiver qui s'annonce dur. Et chaque soir, la fatigue le terrasse, apportant un provisoire oubli. Jusqu'à une nuit de Noël, où Jusas ne peut s'endormir. Il se lève et sort. La nature entre dans le merveilleux et nous avec elle. La nuit est illuminée d'argent; la neige étincelle d'argent, la vapeur montant des marais resplendit d'une lueur argentée. Nuit boréale... ou rève... Après tant d'années, Vintsiona réapparaît. Mais ce n'est plus elle; vieillie, bien sûr, mais pire : amère, mauvaise.." Qu'as-tu fait de mon fils ? " demande-t-elle. Oui, Jusas a fait justice... Mais ce qui se passe ici n'est déjà plus du domaine des hommes.

Dans l'isba où Jusas reste maintenant définitivement seul - tout ce qui pouvait advenir est advenu...- flotte le parfum de l'ancienne Vintsiona, celle d'avant les horreurs, un parfum de fraise et de résine. Jusas, une dernière fois, s'agenouille sur le coffre de mariage, et son corps s'affaisse lentement sur les piles de linge blanc.

Peinture amoureuse et scrupuleuse d'un pays, de ses traditons, vagues sombres de guerres, des pouvoirs qui se succèdent, déchirements, solitude, la séduction de l'oeuvre tient à ce que la grande histoire comme la petite s'inscrivent, sans les détruire, dans le rythme lent et la poésie poignante, fervente, nostalgique de la narration. Merveille que ce portrait de paysan lituanien, taciturne, violent, sévère, individualiste, machiste, généreux, orgueilleux, solitaire - l'angoisse de la solitude chez cet homme fort et austère nous prend à la gorge.

J'ai peine à quitter ce voyage en terre lituanienne, à quitter cette lente saga austère où nous est contée l'histoire d'un homme, certes, mais à travers lui, d'un pays dont nous ne connaissons presque rien.

 

Extrait du chapitre 19

 

Les tanches s'étaient enfoncées dans les lointaines profondeurs des trous d'eau du marais, et le museau enfoui dans la vase tiède, s'y endormaient du grand sommeil hivernal. Les lottes remontaient le Pavirve pour déposer leur frai. Le Kaïrabal avait disparu sous une marée de brume céruléenne.

Chaque-hiver, Jusas faisait ses préparatifs pour aller jusqu'à Vidougliiré. À la vérité, il aurait pu trouver du bois mort au Kaïrabal, mais il ne valait pas grand-chose, ce bois-là. Un bref éternuement quand on le fourrait dans le poêle, et sitôt enflammé, sitôt consumé. Sans rien donner. Point de chaleur et maigres braises. Pour les grands froids, le poêle avait besoin d'un bon gros rondin. De bouleau, ou bien d'aulne. Aussi, en automne, après les premiers gels, Jusas passait sa hache dans sa ceinture et reprenait le chemin de Vidouguire. Là-bas, il coupait du bois en suivant sa laie, l'empilait en stères, tout prêt à être rentré à la maison dès que la première neige aurait ouvert le passage au traîneau. Cette année-ci tout comme les autres. Les piles de bois coupé dès l'automne l'attendaient sous la neige. Le temps était venu d'accoutumer le Saure au limons.

Jusas partit avant que l'aube ne pointe. Débrouille-toi comme tu voudras, il faut bien compter dix kilomètres jusqu'à Vidouguire, et, après, dans les cinq à travers la forêt pour arriver au fameux layon.

Sur son traîneau, Jusas frissonnait comme s'il venait de s'arracher au sommeil. À l'entour, tout était blanc. Les branches d'arbres alourdies de neige s'inclinaient très bas, et sous elles, on apercevait des traces d'oiseaux et d'autres bestioles.. Jusas eut un sourire dans ses moustaches et donna un petit coup sec sur la' rène droite. Le cheval comprit, quitta le chemin et s'enfonça dans les fourrés, bien qu'il n'y eût là ni sillon de roue ni empreinte de pas. Mais c'était bien sa parcelle, il était arrivé, voilà ses piles de bois blotties toutes hérissées sous la neige. Jusas rassembla les deux rènes, tira dessus, se leva pour descendre du traîneau...

Et se figea brusquement, avant même d'avoir mis pied à terre : le couloir du layon s'ouvrait entre deux haies d'osier en fleur. Tellement fleuri que tout à l'entour n'était qu'écarlate et que pourpre, et que la neige sous l'osier semblait plus blanche qu'ailleurs. Et Jusas regardait de tous ses yeux cette floraison. Les lourdes et volumineuses grappes de fleurs que le gel n'avait pas encore touchées flamboyaient d'une rutilance de flamme vive, elles ployaient jusques au sol, tant que, parfois, un chaton venait à effleurer la neige et, s'embrasant, ne brûlait plus d'un feu rouge, mais d'une couleur pareille à celle, épaisse et sombre, et vivante, du sang.

Sans mot dire, Jusas quitta sa chapka. Resta longtemps immobile; tête nue, comme s'il avait été à l'église, et pas dans une forêt. Un tremblement le prit.

Il se souvint des paroles du grand-père Iokoubas : "Il appelle le sang".

Voilà bien longtemps que Iokoubas avait prononcé ces paroles. Jusas était encore gamin. Debout, serré tout contre la jambe du grand-père, il se cramponnait de toutes ses forces à sa main, et regardait, les yeux écarquillés, cette chose fabuleuse : un osier pourpre en fleur. En fleur au coeur de l'hiver. En fleur comme aujourd'hui.

Et pourtant, pas tout à fait comme aujourd'hui. L'autre fois, l'osier pourpre égrenait ses boutons en cascade de fines gouttelettes, il avait revêtu une parure de petites perles rouges, pareilles aux grains d'un chapelet, et c'est tout. Et c'est tout. Mais grand-père Iokoubas avait tout de même répété cette fois-là : " Il appelle le sang ".

Et il ne s'était pas trompé. Le premier été qui avait suivi la floraison de l'osier pourpre, la guerre s'était abattue sur la tête des géns. Elle s'était abattue bien loin d'ici. Là où les Japonais voulaient s'emparer des terres du Tsar. Là-bas. Mais on mobilisait les hommes de loin, même d'ici. De partout. Et on les prenait costauds, travailleurs, pleins de santé, dans la fleur de leur âge. La guerre faisait la fine bouche. Elle ne se contentait pas tout bonnement des premiers venus, elle sélectionnait, triait sur le volet. Et de ceux qui furent appelés, elle n'en laissa pas repartir beaucoup. Très peu même. Et si elle en laissa repartir, ce fut avec un bras en moins, ou bien une jambe, ou les poumons gazés, ou avec un typhus qui avait dépassé tout espoir de guérison. Ceux-là, c'est une fois rentrés à la maison qu"ils se couchaient dans le cercueil, après avoir croisé bien comme il faut leurs mains sur leur poitrine. Et les gens versaient sur eux des larmes dans les villages et les hameaux. Que de sang l'osier en fleur n'avait-il pas fait couler cette fois-là!

Et pourtant, cette année-là, l'osier pourpre n'avait fleuri qu'en petites perles minuscules.

" Que de sang ces fleurs-ci ne vont-elles pas faire couler ? ", se dit Jusas, en serrant dans son poing sa chapka.

En silence, il se mit à charger le bois sur son traîneau.

Poésie

 

Alexandre Vvedenski

Poèmes

 

Traduction proposée par Christine Zeytounian-Beloüs

 

Alexandre Vvedenski (1904-1941) fait partie de ces poètes majeurs, mais trop longtemps oubliés" et qu'on redécouvre aujourd'hui. Son oeuvre est proche de celle de Daniel Harms, récemment traduite en français. Il est l'un des précurseurs du théatre de l'absurde.

 

*****

 

La mer est morte

(Extraits)

 

LE DEMON DE LA MER

                              la mer non plus n'a pas de sens

                            la mer aussi n'est qu'un triple zéro

                       et l'homme a tort de bondir dans les flots

                             pour fuir le couteau et les balles

                 dans l'eau pareillement les poissons se promènent

                           les chiens courent les Zdolons jouent

                          les algues telles de mégères dorment

                         les bateaux sautillent comme des pous

                           la mer aussi n'est qu'une imposture

                            elle est soumisse aux mêmes lois

                               elle est aride et fort obscure

                              peut-être es-tu fenêtre ô mer ?

                               peut-être es-tu mer solitaire ?

 

LE CHASSEUR

                        j'étais dans la jungle juslii'à la ceiliture

                    j'ai longtemps étudié la science des bêtes

                     parfois en me lavant avec de l'eau de vie

                      j'ai ressenti la mort et j'ai connu l'ennui

                    des animaux tournaient devant, mes yeux

                             encore crus de toutes sortes

                         mais j'ai fermé la porte des forêts

                          pour découvrir un autre monde

                           je suis debout sur ces rochers

                        j'entends mugir les vagues mortes

 

                           et sur mes mains trop fatiguées

                          sont tracées des paroles d'adieu

                           adieu les bois et les montagnes

                            adieu renard adieu blaireau

 

MOI

                          un dignitaire fait son apparition

                        une aubépine dans sa main glapit

                      et ses regards sont du grand monde

                   de temps à autre il hoquète en allemand

 

LE DIGNITAIRE

                           me voici parvenu devant vous

                               gentil abîme de la mer

                                               /... /

                 (des serviteurs apportent un grand divan)

                  sur le divan des oiseaux et des hommes

                   des arbustes des souris des pensées

                           et tous ont la face attristée

                     et leurs yeux sont remplis de vide

                les oiseaux sur l'herbe vont et viennent

                       comme des rèves dans la tète

                    les hommes jaunes sont allongés

 

UNE VOIX

                            que tous approchent

                          allumez vos chandelles

                     démon légume brave et pluie

                     viennent nous voir en invités

                       la mer le rivage et:l'étoile

                servons donc un festin mémorable

                    voici qu'un ange obscur surgit

               des profondeurs marines de son nid

 

L'ANGE

                                   tous sont-ils

                                    rassemblés

                       tous sont-ils assis par terre

                                          /... /

 

LE CHASSEUR

                         mer ô mer a souveraine

                    tu es notre unique espérance

             nous venons tous tremblants vers toi

 

LE DIGNITAIRE

                              tais-toi ignorant !

                                          /... /

                 accueille-nous chère et seconde

                          aquatique divinité

                                          /.../

LA MER

                               je ne peux pas

 

LE DEMON DE LA MER

                       je vous l'avais bien dit

 

LE DIGNITAIRE

                     je pense donc je pleure

 

LA MER

                 moi non plus je n'ai pas de sens

 

(1930) 

 

Kiril Kovaldji

Poèmes

 

Den poezii et Selskaja Molodez

Traduction proposée par Christine Zeytounian-Beloüs

 

Poète, journaliste et traducteur, Kiril Kovaldji dirige la section des jeunes poètes de l'Union des écrivains. Membre de la rédaction de la revue Junost, il dirige a Moscou le Club de la jeune poésie et soutient les jeunes poètes novateurs.

 

                                           *****

                   je deviendrai poussière. Et cependant

                Je ne fus pas poussière, ni mon âme, feu..

                       Je vois la mort, comme un billot

                         Où on me coupera le corps.

 

                La couseuse du soleil a brodé mon rayon

               Dans un tissu vivant. Et je garde mes liens.

                  Et je vois la lumière, et chaque oiseau,

            Grain d'amour et de peur, est un frère pour moi.

 

              Toute la terre est mort. Métal et pierre dure.

             Mais l'Univers se jette et coule dans mes yeux

                               Pour devenir vivant.

                 

                  Pour émerger , muni d'un regard neuf...

               Mais ce n'est pas la mort qui m'a fait naître.

             Comment se résigner à ce qu'elle me dévore ?

 

                                            *****

                              L'ermite contemporain

 

                    - Seigneur, écoute ma demande !

                          - J'écoute. me répond Dieu.

                                      Il fait nuit.

                   Le microphone du monde est branché.

                                  Mais Que dire ?

 

                    L'acoustique est vraiment mauvaise,

                      l'infini est plein de courants d'air.

                                        Et moi.

                        qui suis-je en fin de compte ?

 

                                Et j'interroge Dieu :

                    - Seigneur, comment te sens-tu ?

             N'en as-tu pas assez de ta toute-puissance ?

             N'es tu pas fatigué de tout savoir d'avance ?

 

                      Mais Dieu me parle en japonais.

                      Je m'efforce de le comprendre...

 

                                          *****

 

                La mer a travaillé pendant près de mille ans

                     pour faire d'une pierre un oeuf.

                       Mais i'oeuf ne sera pas éclos

                 avant que l'artiste y découvre un visage.

                 Pourtant, qu'il est dur de reprendre

              le chemin qui mène de l'oeuf à l'oiseau :

                   le sculpteur frappe du dehors

                       et le poussin du dedans...

 

           Lorsque tu tournes et retournes entre tes doigts

                        l'oeuf que la mer a pondu,

                        tu as des airs de créateur.

               Mais quand tu regardes un oeuf d'oiseau,

                           tu as une tête d'idiot,

             ne sachant pas comment la vie y est entrée,

                              ni par quel bout.

              Et devant cette énigme, ton génie d'artiste

                  vaut moins qu'une coquille d'oeuf.

 

 

 

Julia Nemirovskaïa

Poèmes

 

Junost 1987, N°4

Traduction proposée par ChristineZeytounian-Beloüs

 

Julia Nemirovskaïa est étudiante en lettres à l'Université de Moscou. Comme Aleksei Partchikov et Alexandre Eremenko dont nous avons présenté des oeuvres dans le premier numéro de notre bulletin, elle fait partie de ces poètes de la nouvelle génération dont on parle beaucoup depuis un certain temps.

 

                                          *****

 

         Le loup ronge une pomme, et c'est toute ma vie.

          L'hiver a hérissé son poil .presque une année,

        Le printemps dont les jours fument à peine est là,

         Et la nuit de nouveau j'ai des rêves de pommes.

               Au matin la fenêtre agite son menton

            Dans un salut muet aux casseroles sales,

            Au ciel et à là terre et aux premiers rayons.

          Mais tout autour de moi le monde est étranger,

             A croire que je n'ai jamais vécu vingt ans,

         Mais que je viens de naître pour vous réveiller

     D'un grand cri stupéfait : "le loup ronge une pomme !"

 

          Le mois de mars -- or pur ! - avance, mal rasé.

         Il a les mains chargées de bouteilles qui tintent.

      Et comme un homme, mars m'observe tendrement.

            Je me sens bien : on dirait que quelqu'un

   A coupé tous les liens familiaux entravant ma mémoire.

                          Une pierre est levée.

                         Et l'écluse est ouverte

                                    En moi.

               Et ce poids plus lourd que mon coeur

                                 est effacé.

                      je suis comme une allée

                        Qui vole vers la mer.