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Lettres Russes

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N°37 - Que sont-ils devenus ? 

 

Introduction par Irène Sokologorsky

 

Tchinguiz AÏTMATOV. - Tuer, ne pas tuer / trad. de Pierre Frugier 

Valentin RASPOUTINE. - Fille d’Ivan, mère d’Ivan / trad. d’Antonina Roubichou-Stretz

André SINIAVSKI. - 127 lettres d’amour / trad. d’Hélène Remaud 

Daniil GRANINE. - Nina / trad. de Catherine Brémeau 

Tchinguiz GOUSSEÏNOV. - Il arrive que l’on soit grand pécheur devant l’Eternel, mais saint tout de même /  trad. d’Irène Sokologorsky

Andreï VOZNESSENSKI. - Auto-Requiem / trad. de Claude Frioux 

Evgueni EVTOUCHENKO. - Sur la queue du tramway / trad. de Claude Frioux et Irène Sokologorsky 

Viktor SOSNORA. - N’attends pas ! /  trad. et présentation de Yvan Mignot.

 

 

Que sont-ils devenus ?

 

          Au lendemain de l’effondrement de l’URSS, curieux des changements en train de s’opérer, en Russie comme à l’étranger, lecteurs et donc éditeurs ont en priorité porté attention aux écrivains nouveaux et à la littérature qui se voulait « autre », et si, dans les cinq six dernières années, l’édition russe a sensiblement diversifié sa production, en France, aujourd’hui encore, les auteurs apparus dans la seconde moitié des années 90 et plus tard monopolisent pratiquement l’intérêt. 

          Plusieurs grandes figures ont certes disparu au tournant des deux siècles : Boulat Okoudjava, mort en 1993, Viktor Astafiev en 2001, Vassili Bykov en 2003. Pour le reste, la plupart des auteurs de premier plan de la dernière décennie soviétique, – certains, parmi les plus considérables, après un assez long silence au seuil des années quatre-vingt-dix –, tiennent aujourd’hui toute leur place dans le champ littéraire, et l’obstination à ne considérer que les nouveaux venus du monde des lettres con-duit à négliger une composante importante de la littérature vivante.

          En France, parmi les auteurs relativement nombreux qui jouissaient d’une popularité certaine dans les années quatre-vingt, trois seulement ont continué à être publiés régulièrement : A. Soljenit-syne, V. Axionov et V. Makanine (cf. notre bibliographie de la littérature d’expression russe traduite en France sur le site lettres-russes.fr), et le lecteur ne peut que s’interroger sur le destin littéraire des autres.

          Le propos de ce numéro de Lettres Russes est d’apporter à ce sujet quelques éléments de réponse.

          On sait l’écho qu’a eu dans le monde de la poésie française des années 1970 1980 la venue relativement fréquente à l’époque de poètes soviétiques de la « génération des stades » qui, lors de leurs récitations poétiques, ont fait découvrir une forme nouvelle de relation avec le public. Les plus connus de ces poètes n’ont à aucun moment cessé en Russie d’occuper le devant de la scène. Or les deux derniers recueils d’Andreï Voznessenski publiés en France datent de 1983 et de 1990 (Incontrôlable ; O / trad. Léon Robel, Paris, Gallimard et Boîte noire / trad. de Christine Lutz, adaptation d’Alain Bosquet, Paris, Grasset), aucun recueil poétique d’Evgueni Evtouchenko n’a jamais été publié, quant au poète de Leningrad de la même génération, Viktor Sosnora, il n’a été présenté au lecteur français qu’à travers deux plaquettes respectivement de 33 et de 15 pages : La plage des bancs solitaires (trad. Yvan Mignot, Marseille, CIPM-Spectres familiers 1998) et Dessins, poèmes (trad. Yvan Mignot, Marseille, Fidel Anthelme X, 1997). Nous avons retenu des textes de ces trois auteurs qui sont parmi les derniers publiés. Il conviendrait cependant de se souvenir également ici de Bella Akhmadoulina, la « sœur d’estrade » de Voznessenski et de Evtouchenko, dont les recueils se succèdent en Russie et à laquelle nous avons fait place dans les numéros 4, 25 et 33 de notre revue.

          En ce qui concerne les écrivains émigrés, si A. Soljenitsyne et V. Axionov sont en effet des figures majeures dont il est important de suivre le parcours, dans les années quatre-vingt, d’autres, ayant quitté la Russie volontairement ou non, étaient familiers au lecteur français. V. Maximov a disparu en 1995, mais un auteur comme N. Gorbanevskaïa continue à écrire et à publier, V. Maramzine, dont la seule traduction en France date de 1982 (Moi avec une gifle dans la main [Я, с пощечиной в рукаx], trad. d’Anne Coldefy-Faucard, Paris, Luneau Ascot), a depuis produit ses meilleures oeuvres, et nous souhaitons lui faire place prochainement. L’intelligentsia française connaissait cependant tout particulièrement A. Siniavski dont le procès et la condamnation avaient eu en 1966 un retentissement énorme. L’auteur ayant émigré à Paris en 1973 après sa libération, plusieurs de ses ouvrages avaient été publiés aux éditions Julliard, au Seuil, puis surtout chez Albin Michel (cf. Irène Sokologorsky. - Du Dégel à la Perestroïka : la littérature soviétique contemporaine, de 1953 à nos jours. - Bobigny : Bibliothèque municipale, 1990. Puis notre bibliographie en ligne). Nous proposons aujourd’hui des extraits de ses lettres du camp, 127 lettres d’amour, parues en 2004. 

          Dans les années 1975–1985, s’était affirmée en URSS une nouvelle génération de prosateurs russes particulièrement intéressante, les écrivains « de 40 ans » que l’on avait souvent rapprochés de Makanine, même si ce rapprochement était un peu rapide. Plusieurs d’entre eux, avaient été présentés au lecteur français. Depuis, A. Kourtchatkine, V. Goussev, R. Kireev n’ont jamais cessé ni de publier ni de tenir leur place dans la vie littéraire. D’autres, comme A. Kim, reviennent à la littérature après un moment de silence. Ni les uns ni les autres ne retiennent aujourd’hui l’attention de nos éditeurs. Un numéro prochain de Lettres Russes leur sera consacré.

La dernière décennie brejnévienne avait cependant surtout été en URSS l’ère du grand roman multinational, avec des productions régulières et nombreuses d’auteurs russes comme D. Granine, V. Raspoutine, V. Astafiev, mais aussi de représentants des nationalités comme Y. Baltouchis, T. Gousseïnov, I. Droutse et surtout T. Aïtmatov, l’un des écrivains les plus lus au monde à l’époque et dont l’écriture et la thématique marquaient à ce point sa génération que la critique parlait alors d’une « aïtmatovisation » de toute la prose soviétique.

          Chacune d’entre elles posant un regard de plus en plus lucide sur la réalité soviétique dont elles dévoilaient les dysfonctionnements et les maux, les œuvres de ces romanciers, tirées à des millions d’exemplaires (le tirage global, toutes langues soviétiques confondues, des Rêves de la louve avait été de 52 millions d’exemplaires), avaient été, au début des années 80, au centre de débats passionnés dans la société entière qu’ils avaient fortement contribué à éveiller et à mettre en mouvement. 

          Pour ces auteurs, l’effondrement de l’URSS a été un choc terrible. Plus sensibles que d’autres à la désaffection des lecteurs étant donné la place qui avait été la leur dans la société et le rôle qu’ils avaient à juste titre conscience d’avoir joué dans l’émergence des changements, ils se trouvaient en outre fortement malmenés par la montée brutale des nationalismes. Dans les années soviétiques, chacun d’entre eux avait organisé à sa manière la relation entre sa langue maternelle et le russe, tantôt écrivant dans sa langue nationale et se traduisant en russe ou voyant ses oeuvres traduites, en russe et souvent dans d’autres langues nationales, par toute une équipe d’excellents traducteurs qui s’était constituée ; tantôt écrivant directement en russe et étant traduit ou se traduisant dans sa langue nationale. Et c’est ensemble, dans un jeu croisé d’influences, qu’ils constituaient la réalité littéraire de l’époque, se percevant avant tout comme écrivains soviétiques. 

         Or voilà brusquement qu’ils avaient à se déterminer : étaient-ils écrivains russes ou moldaves, tchouktches, ukrainiens ? Ceci le plus souvent en ayant à faire face à une réaction d’hostilité des deux côtés. La RSFSR était à présent la Russie, qu’avait à y faire un représentant d’une nationalité qui, elle, avait désormais sa république séparée ? Notons par exemple que les auteurs du dictionnaire biographique Les écrivains russes du XXe siècle [Русские писатели 20 вeкa, вольшая российская знциклопедия, изд. Рандеву-AM, Mосква 2000], tout en reconnaissant l’apport « non négligeable » d’auteurs comme Aïgui, Bykov et Aïtmatov à la littérature russe, déclarent que, « dans le monde littéraire actuel, ils apparaissent avant tout comme des représentants de leur littérature na-tionale », à partir de quoi ils s’autorisent à ne leur faire aucune place dans leur recensement.

          Dans le même temps la plupart d’entre eux se voyaient, très violemment parfois, rejetés par les lecteurs ou les nouvelles autorités de leur république comme s’étant compromis avec les Russes. C’est ainsi par exemple qu’à Vilnius, Y. Baltouchis a pu voir, à plus de 90 ans, son remarquable roman Le dit de Jusas [Сказание о Юзасе] brûlé sur la place publique ; ainsi également que T. Aïtmatov s’est trouvé un moment destitué de la nationalité kirghize. 

          Plongés dans le désarroi le plus profond, la plupart de ces créateurs se sont tus, se consacrant prioritairement à la vie politique comme T. Aïtmatov, au combat écologique comme V. Raspoutine, ou gardant simplement un silence consterné comme I. Droutse.      

          Depuis 5-6 ans cependant, les plus grands d’entre eux ont progressivement repris la plume. Qu’ils résident en Russie comme T. Gousseïnov ou à l’étranger comme T. Aïtmatov (il est actuellement ambassadeur de la Kirghizie auprès de l’Union Européenne), ils écrivent aujourd’hui en russe, et, de nouveau, dans la littérature russe, ils sont des auteurs qui comptent. T. Gousseïnov a été nominé pour le Booker en 2004. De plus en plus présent dans la vie culturelle russe (président en 2002 du Festival International du Cinéma de Moscou, président en 2004 du jury du prix Début, il a organisé en 2004 à Bichkek un sommet eurasien « Dialogue des cultures et conflit des civilisations » qui s’est situé dans le prolongement du forum d’Issyk-Koul d’il y a 18 ans…), largement publié au Japon et en Chine, T. Aïtmatov est, lui, l’un des auteurs d’expression russe les plus appréciés en Allemagne où il est aujourd’hui membre de plusieurs associations et sociétés culturelles et scientifiques. 

          Or, s’il n’a plus entendu parler depuis longtemps ni de D. Granine qui, lui, n’a jamais cessé de publier dans les styles les plus divers, ni de T. Gousseïnov ni de I. Droutse, le lecteur français ne peut lire d’Aïtmatov que Djamilia (Gallimard, coll. Folio, 2003), nouvelle qui date de 1958. Notons qu’une surprise heureuse veut en revanche que Ju. Rytkhéou, un auteur tchouktche qui n’avait été publié en France qu’au tout début des années quatre-vingt et dans des éditions confidentielles (Un rêve au début du brouillard [Сон в начале тумана], trad. Hélène Ravaisse, Le livre de Paris, Club pour vous Hachette, Bagneux, 1980, et Quand partent les baleines [Когда киты уxодят], trad. Monique Salzman, Publications Orientalistes de France, Paris, 1983) a, lui, été pratiquement redécouvert par Yves Gauthier qui, depuis 2000, a traduit et fait paraître quatre de ses romans aux éditions Actes Sud. (Cf. notre bibliographie).

          Dans cette grande mouvance « dénonciatrice », stigmatisant avec une vigueur particulière l’ensauvagement de la population et la dégradation des relations humaines, trois textes : L’incendie de V. Raspoutine (1985), Triste polar de V. Astafiev (1986) et Les rêves de la louve de T. Aïtmatov (1986), avaient eu une résonance telle que, soulignant leur portée, la critique avait pris l’habitude de les regrouper et d’en parler comme des « trois P » (Пожар, Печальный детектив et Плаxa). 

          Dans les dix dernières années de sa vie, se démarquant de positions étroitement nationalistes et antisémites qu’il avait un moment affichées, V. Astafiev a fait paraître dans les revues littéraires centrales des récits sur la période de guerre qui, selon la formule du critique L. Anninski, l’ont placé « à la toute première place dans la littérature russe », ce qu’a d’ailleurs confirmé l’attribution en 2001 à l’auteur du prix Triomphe. Lettres russes a fait paraître dans son numéro 30 la page finale du dernier récit particulièrement réussi de l’auteur : Le soldat joyeux  [Веселый солдат].

          Pour ce qui est de T. Aïtmatov et de V. Raspoutine, après une période de leur vie où la création littéraire, du fait des circonstances, s’est située pour eux au second plan, ils viennent, l’un et l’autre, de faire paraître une nouvelle et un court roman qui non seulement compteront incontestablement dans leur œuvre respective, mais demeureront parmi les textes les plus marquants de ce début du XXI e siècle.

          Nous sommes heureux de publier les bonnes pages de ces deux ouvrages que vient d’offrir au lecteur français la maison d’édition des Syrtes. Fondée en 1999 et jouissant d’une totale indépendance intellectuelle et financière (faut-il souligner combien la chose est rare aujourd’hui ?), cette maison se caractérise non seulement par la place faite à la littérature russe, mais aussi par le caractère éclairé et judicieux de ses choix qui viennent le plus souvent combler une lacune. A côté de textes peu connus en France de Pouchkine, Tchernychevski et de plusieurs auteurs de l’émigration des années vingt, on trouve par exemple Vsevolod Ivanov, dont la dernière publication en France datait de 1973. Leskov également, alors que la réédition de l’excellente Pléiade Leskov /Saltykov Chtchédrine, maintes fois annoncée, est toujours en souffrance.

          Depuis 2004, les Syrtes intensifient encore leur effort : plusieurs volumes de correspondance de Tsvetaeva, vont dans les mois qui viennent être suivis par les Carnets de la poétesse, l’ensemble constituant un événement éditorial. La volonté de faire une place accrue à la littérature en train de s’écrire s’affirme également. Après La petite fille devant la porte de Mariana Kozyrieva, d’autres œuvres actuelles sont annoncées. 

          Dans cette perspective, en choisissant de faire traduire Tuer, ne pas tuer et Fille d’Ivan, mère d’Ivan, Les Syrtes, maison d’édition de dimension relativement modeste, vient de s’inscrire parmi les toutes premières qui travaillent à donner « la Russie à lire ». Attachée à la diffusion des œuvres russes en France, l’équipe de LRS est heureuse de les en féliciter et ne saurait assez recommander à ses lecteurs de consulter leur catalogue : Editions des Syrtes, 74 rue de Sèvres, 75007 Paris.

 

Irène Sokologorsky